—Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.

Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.

Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.

Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.

Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.

Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce qu'avait le colonel.

Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses lèvres.

Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.

—Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.

Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était fermée.