Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent en face l'un de l'autre.

—Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à souhait.

Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena lentement les yeux autour d'elle.

Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds des troupeaux.

—Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le Ranz des vaches! dit Carmelita en souriant.

Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se trouve écrit dans Guillaume Tell.

—Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.

—Admirable.

—Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette sincérité.

—Tout à l'heure?