Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.
Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?
En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne. N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le droit d'en user et d'en abuser?
Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.
Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme c'était encore le grand malheur de sa vie.
Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse qu'elle lui avait prodiguées.
Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari, si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur, car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé, déjà finie à vingt ans.
Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari, elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout entière.
Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.
Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie. Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable: c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!