Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.

Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit le rythme de sa respiration.

C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.

Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la tendresse.

Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa rigidité.

Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que plus dure pour lui la triste réalité.

Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui avaient promise et qu'il croyait obtenir.

—Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M. Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises; pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait endurci.

Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»

En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut, avec supériorité, bon enfant mais maître.