—Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses dépens, ne m'inspirent que le mépris.
—Mon père…
—Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et tout de suite. J'ai dit.
Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser, c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible.
—Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions?
Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer.
—Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme il n'y a eu qu'une femme au monde,—elle. Cela dit, vous comprenez donc, mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison qui est ma vie même.
—Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre moi-même.
—S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père, mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble, j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution.
—Plus que jamais.