—Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy, je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable.

—Évidemment.

Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours, elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont.

—Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses soupçons… insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la chance de trouver d'ici-là le vrai coupable.

Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il n'y avait pas de doute possible à ce sujet.

Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans un sens opposé à celui que souhaitait sa mère:

«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le plus malheureux du monde?

»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France; on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin même,—trois cent mille francs.

»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la situation la plus terrible.

»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père, ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent mille francs.