—Geneviève!

—Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain, après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont entre tes mains.

Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue, loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle se tut.

—Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont, s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai, dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent, nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars, je reviendrais.

—Il faut partir cependant.

—Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant, qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que toi. Et tu veux que nous nous séparions!

—C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi.

—Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment; moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi, dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.

Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les paroles seraient impuissantes,—au moins pour le moment.

Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle.