—Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix, 17,000 fr.
—Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon fait; je devais payer avec un chèque et…
Mais elle l'interrompit:
—Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure, et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par sa couleur rouge.
—Qu'as-tu dit?
—J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari, et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur lui. Voulez-vous que cela arrive?
—Cela est impossible.
—Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet; qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela.
Il ne répondit pas.
—Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la mort.