Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en face de lui.
—Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui m'entendrez…
Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans colère:
—… Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux hasard nous ménage.
—Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui m'émeut si profondément.
—Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme…
—Oh! madame.
—Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi, vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune, élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part, je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été émue.
Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement.
—Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on, cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.