—Niez-vous donc la passion?

—Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre, croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont affirmées, elles ne se sont pas démenties.

—C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si…

Elle lui coupa la parole:

—Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu, ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie: mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt! Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui n'est point passionné.

Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras, eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes, encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque; passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps…

Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle.

—J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.

Evangelista la regarda surpris.

—Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences, car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour elle.