Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole.
XIV
Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table, et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique n'existait pas pour lui.
Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,—c'était l'éclat de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme parfaitement heureuse.
Et de fait elle l'était pleinement.
Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant qui se retire des affaires après fortune faite.
En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait que des sujets de satisfaction:
Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de faire grande figure dans le monde;
Lucien, l'héritier et le successeur de son père;
Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas voulu pour amant;