Une piscine fermée pendant la période la plus chaude de l’été ? C’était incompréhensible. Il est arrivé et il arrivera encore que des piscines ne fassent pas leurs affaires, mais, à moins de nécessité absolue, il était contraire à toute logique économique de fermer une entreprise de ce genre pendant la saison où les affaires marchent le mieux. L’hypothèse d’une fermeture imposée par des circonstances banales était donc très improbable. En revanche, une piscine est par excellence le lieu où la mascarade des larves est impossible. Une piscine fermée attire moins l’attention qu’une piscine restant quasi vide en pleine canicule. Les « maîtres » saisissaient toujours le point de vue humain et y conformaient leur tactique. Dieu sait que je les connaissais bien !
Donc je disposais au total des données suivantes : a) un piège à l’entrée de la ville ; b) trop peu de tenues légères ; c) une piscine fermée. Conclusion : les larves étaient infiniment plus nombreuses que personne ne l’avait imaginé. Corollaire : l’opération « Choc en retour » était basée sur une estimation erronée. Autant aurait valu chasser le rhinocéros à la fronde ! Contre-argument : ce que je supposais était impossible. J’entendais déjà Martinez réduire mon rapport à néant sous ses sarcasmes. Il me fallait des preuves assez solides pour convaincre le Président, en dépit des objections raisonnables de ses conseillers officiels – et il me les fallait immédiatement, car même en enfreignant tous les règlements de circulation, je ne pouvais pas rentrer à Washington en moins de deux heures et demie.
Que fallait-il faire ? Retourner dans le centre, me mêler à la foule et dire à Martinez que j’étais certain que chaque personne rencontrée, ou presque, était possédée ? Comment pourrais-je moi-même en être certain ? Aussi longtemps que les titans continueraient à prétendre que la vie continuait normalement, les indices seraient bien minces et ne consisteraient qu’en une surabondance de dos ronds et une insuffisance de dos nus.
Je me doutais vaguement de la façon dont ils pouvaient s’y être pris pour saturer la ville, à condition que les réserves de larves fussent assez abondantes. Je m’attendais à retomber sur un nouveau piège en quittant la ville, à en trouver d’autres sur les quais d’envol ainsi qu’à toutes les entrées et sorties de Kansas City. Grâce à cet ingénieux système toute personne quittant la ville devenait un nouvel esclave et un agent secret de l’ennemi ; il en était de même de chaque arrivant.
J’avais repéré un distributeur automatique du Kansas City Star au dernier carrefour où j’étais passé. Je revins sur mes pas, m’arrêtai devant la machine et descendis. Je glissai une pièce dans la fente et attendis nerveusement que mon journal s’imprime.
Le Star avait gardé son aspect habituel de morne respectabilité. Pas de surexcitation, pas d’allusions à l’état d’urgence, ni au plan « Dos nu ». L’article de tête portait un titre discret : « Une recrudescence d’activité des taches solaires trouble les communications. » En sous-titre on lisait : « Notre ville presque complètement coupée du reste du pays. » Une photo stéréoscopique en couleurs étalait sur trois colonnes le visage du soleil défiguré par son acné cosmique. Cela permettait d’expliquer, d’une façon sensée et convaincante, pourquoi telle personne, non possédée, ne pouvait téléphoner à sa famille de Pittsburgh !
Je mis le journal sous mon bras pour l’étudier plus tard à tête reposée et revins à mon autavion – juste au moment où un véhicule de police le dépassait silencieusement et venait le bloquer contre le trottoir. Un véhicule de police semble toujours capable de faire surgir une foule du néant. Un instant plus tôt le carrefour était désert, mais maintenant il y avait des badauds partout pour regarder le flic se diriger vers moi. Ma main se posa sur mon pistolet. Je l’aurais descendu, si je n’avais pas été sûr que la plupart de ceux qui m’entouraient étaient aussi redoutables que lui.
Il s’arrêta devant moi. « Faites voir votre permis, dit-il aimablement.
— Volontiers, dis-je. Il est fixé au tableau de bord. »
Je passai devant lui, espérant bien qu’il allait me suivre. Je le sentis hésiter, mais il mordit à l’appât. Je l’amenai entre mon véhicule et le sien. Cela me permit de m’assurer qu’il n’avait pas de collègue avec lui, ce qui constituait une heureuse variante aux habitudes des policiers humains. De plus, et c’était là le plus important, mon véhicule se trouvait ainsi placé entre moi et la foule des badauds aux allures trop innocentes.