C’est pourquoi le plan « Bain de soleil » avait succédé au plan « Dos nu ». Et tout le monde s’était docilement fichu à poil.
C’est du moins ce qui aurait dû se passer. La question était déjà considérée comme ultra-secrète au moment de l’émeute de Scranton. Ne me demandez pas pourquoi ! Notre gouvernement a pris l’habitude de nous juger trop jeunes pour savoir tout ce que nos politiciens et bureaucrates omniscients considèrent comme secret. C’est une forme de paternalisme. L’émeute de Scranton aurait dû convaincre tout le monde que les larves s’étaient infiltrées dans la zone verte mais elle ne suffit cependant pas à faire appliquer le plan « Bain de soleil ».
La fausse alerte aérienne de la côte est eut lieu, je crois, le troisième jour de notre lune de miel ; il fallut un certain temps pour saisir ce qui s’était passé, quoiqu’il fût bien évident que la foudre n’avait pu tomber accidentellement sur tant d’abris à la fois. J’ai encore le frisson quand je repense à tous ces gens blottis dans l’obscurité en attendant le signal de fin d’alerte, pendant que les esclaves des « maîtres » se glissaient au milieu d’eux pour leur coller des larves sur le dos. Dans certains abris, le pourcentage de recrutement semble avoir été de 100 pour 100.
Le lendemain, il y eut d’autres émeutes. Nous étions entrés dans la Terreur. À proprement parler, la vague de lynchages prit naissance lorsqu’un citoyen aux abois voulut tirer sur un flic. Il s’appelait Maurice T. Kaufman et habitait Albany ; le flic était un certain Malcolm Mac Donald. Kaufman mourut une demi-seconde plus tard et Mac Donald le suivit de près, ainsi que son titan, tous deux ayant été mis en pièces par la foule. Mais les vigilants ne prirent vraiment de l’importance que lorsque les chefs d’îlot organisèrent le mouvement.
Les chefs d’îlot, se trouvant à leur poste de guet au-dessus du niveau du sol, pendant les pseudo-raids aériens avaient en majorité échappé au coup de filet – mais ils sentaient leur responsabilité en jeu. Certes, tous les vigilants n’étaient pas des chefs d’îlot – mais quand on croisait dans la rue un homme armé et complètement nu, il avait autant de chances de porter l’insigne de chef d’îlot qu’un brassard « VIG ». De toute manière, on pouvait s’attendre à le voir tirer sur toute excroissance anormale apparue sur le corps humain. Ils tiraient d’abord et vérifiaient après.
On me mit au courant de la situation, tout en me pansant. Le docteur me fit une légère injection de « tempus » et je passai mon temps (durée subjective, environ trois jours – temps réel une heure) à étudier des rouleaux de stéréo, dans un projecteur accéléré. C’est un appareil qui n’a jamais été répandu dans le public bien qu’il soit introduit en fraude dans certaines universités à l’époque des examens. On règle la vitesse de déroulement de façon à correspondre à votre vitesse subjective ; un transformateur sonique permet de rendre les paroles audibles. C’est fatigant pour les yeux, mais, dans notre métier, c’est extrêmement utile.
J’avais peine à croire que tant de choses aient pu se passer en si peu de temps. Prenez le cas des chiens : les vigilants abattaient maintenant tous ceux qu’ils voyaient, même s’ils ne portaient pas de larves. Il y avait en effet cinquante possibilités sur cent pour qu’ils en aient une avant le lendemain. Ils s’attaquaient ensuite aux hommes et les parasites changeaient de porteur dans l’obscurité.
Le monde devait aller bien mal pour qu’on ne puisse même plus se fier aux chiens !
Les chats semblaient n’avoir été que peu utilisés. Mon pauvre vieux Pirate était une exception. En revanche, il était maintenant bien rare de rencontrer des chiens en plein jour dans la zone verte. Ils s’infiltraient pendant la nuit dans la zone rouge, voyageaient dans l’obscurité et se cachaient à l’aube. Ils continuaient à surgir sporadiquement, même sur la côte. Cela rappelait les vieilles légendes de loups-garous.
Je parcourus des douzaines de bobines qui avaient été retransmises de la zone rouge. Elles se répartissaient en trois groupes selon la période de leur émission : il y avait eu d’abord la période de camouflage, où les larves avaient continué les émissions « normales », puis était venue une courte période de contre-propagande durant laquelle les larves s’étaient efforcées de convaincre les citoyens de la zone verte que le gouvernement était devenu fou ; enfin venait la période dans laquelle nous nous trouvions encore et où l’on avait définitivement jeté le masque.