À en croire Mac Ilvaine, les extraterrestres n’ont pas de vraie culture ; même à ce point de vue, ils sont parasitiques et se contentent d’adapter les cultures qu’ils trouvent. Peut-être sa conclusion est-elle un peu hâtive, mais c’est en tout cas exactement ce qu’ils firent dans la zone rouge. Les larves étaient bien forcées de maintenir les activités économiques essentielles de leurs victimes, puisqu’elles auraient partagé leur sort si celles-ci étaient mortes de faim. Nos envahisseurs conservèrent donc la même structure économique que par le passé. À quelques variantes près, toutefois – variantes qui n’avaient rien de séduisant pour nous, comme l’utilisation des malades ou des gens en surnombre pour alimenter les usines d’engrais ! Cependant, en général, les paysans restèrent des paysans, les mécaniciens des mécaniciens, et les banquiers des banquiers. Ce dernier détail sembla assez inattendu, mais les experts affirment que tout système basé sur la division du travail exige une comptabilité quelconque.

Mais pourquoi gardèrent-ils la pratique des divertissements humains ? Le besoin de se distraire est-il vraiment universel ? Le choix qu’ils firent parmi les distractions humaines, en les « améliorant », n’est guère à notre honneur. Certaines de leurs améliorations pouvaient cependant se défendre : par exemple l’idée qui leur vint à Mexico de donner au taureau des chances égales à celles du matador !

Mais la plupart de ces « divertissements » étaient de nature à vous donner la nausée et je préfère ne pas insister. Je suis une des rares personnes qui aient vu des transcriptions de ces horreurs. Je dus m’imposer ce spectacle pour des raisons professionnelles, mais j’espère que Mary, quand on lui donna ses instructions, n’eut pas besoin de se documenter là-dessus. De toute façon, elle ne m’en aurait jamais parlé.

Je vis même dans ces bobines une chose si révoltante, si atroce, si répugnante, que j’ose à peine la mentionner, quoique je sente bien qu’il soit de mon devoir de le faire : çà et là, au milieu des esclaves, je vis des hommes et des femmes, des êtres humains (s’ils ont encore droit à ce nom) qui ne portaient pas de larves. C’étaient des renégats. Leurs kapos, leurs hommes de confiance, si vous préférez…

Dieu sait que je hais les larves, mais j’aurais eu encore plus de plaisir à abattre un de ces renégats !

Partout nous perdions du terrain. Nos méthodes n’étaient efficaces que pour arrêter la diffusion des parasites – et encore ! Pour les combattre directement il aurait fallu bombarder nos propres villes sans même pouvoir être sûrs de tuer tous les envahisseurs. Ce qu’il nous fallait, c’était une arme capable de les tuer sans tuer leurs porteurs, ou un moyen de réduire ceux-ci à l’impuissance ou de les rendre inconscients sans les tuer, pour nous permettre de les libérer. Nous n’avions aucune arme de ce genre à notre disposition bien que tous nos savants ne s’occupent plus que de cela. Un gaz somnifère aurait été l’idéal, mais nous devions nous estimer heureux qu’on n’en eût pas mis un au point avant l’invasion car les larves s’en seraient sans nul doute servies contre nous. Il ne faut pas oublier qu’elles avaient à leur disposition la moitié, ou plus, du potentiel militaire des États-Unis.

La situation était sans issue – et le temps travaillait pour eux. Certains excités proposaient d’anéantir les villes de la vallée du Mississippi à la bombe H. Autant vouloir guérir un cancer des lèvres en coupant la tête du malade ! Il y avait aussi des abrutis (en nombre plus considérable encore) qui n’avaient jamais vu de larves, ne croyaient pas à leur existence et ne voyaient dans toute cette affaire qu’une machination du despotisme fédéral de Washington. Cette dernière catégorie de citoyens se raréfiait du reste de jour en jour : ils n’avaient pas changé d’avis mais les vigilants ne plaisantaient pas avec ce genre de délit d’opinion…

Il y avait aussi le tiers parti des échines souples, des esprits pondérés, qui étaient favorables à des négociations. Ils estimaient que l’on pouvait « s’entendre » avec les envahisseurs. Une délégation représentative de ce point de vue et mandatée par l’opposition au Congrès fit une tentative en ce sens. Passant par-dessus la tête du département d’État, elle contacta le gouverneur du Missouri, par l’intermédiaire d’un réseau titan de la zone jaune. On lui garantit l’immunité diplomatique et elle reçut des sauf-conduits. Oui, ils crurent aux « garanties » des titans et acceptèrent leurs saufs-conduits. Ils allèrent jusqu’à Saint-Louis et n’en revinrent jamais. Ils envoyèrent bientôt des messages de la zone rouge. J’en ai lu un ; c’était un discours enflammé dont la substance peut se résumer ainsi :

« Qu’est-ce que vous attendez ? L’eau est excellente ! »

Comme si les bestiaux pouvaient faire des pactes avec les bouchers !