L’Amérique du Nord était toujours le seul foyer d’infection connu. La seule décision positive que prit l’O.N.U. (outre la mise à notre disposition des satellites artificiels) fut de se transporter à Genève. L’assemblée générale adopta (avec vingt-trois abstentions) une résolution définissant la calamité qui nous frappait comme un « désordre intérieur » et recommanda à tous ses membres d’apporter l’aide qu’ils jugeraient appropriée aux gouvernements légitimes des États-Unis, du Mexique et du Canada.
C’était une guerre sourde, une guerre silencieuse, où nous perdions des batailles avant même de savoir qu’elles avaient été engagées. Les armes classiques ne servaient à peu près à rien, sinon à maintenir l’ordre dans la zone jaune devenue un double no man’s land allant des forêts canadiennes au désert du Mexique. Toute cette région restait entièrement déserte pendant la journée ; seules nos patrouilles la parcouraient. La nuit, nos troupes se repliaient et les chiens arrivaient – les chiens et bien d’autres choses encore !
L’unique bombe atomique utilisée au cours de toute la guerre fut lancée sur une soucoupe volante qui avait atterri près de San Francisco, au sud de Burlingame. La destruction de l’astronef était conforme aux principes stratégiques qui avaient été arrêtés, mais ces principes mêmes furent violemment critiqués par certains qui estimaient qu’il eût mieux valu la capturer pour l’examiner à loisir. Je dois dire que mes sympathies personnelles allaient à ceux qui préféraient tirer d’abord et examiner après.
Quand la dose de « tempus » qui m’avait été administrée eut cessé d’agir, la situation des États-Unis m’apparut comme infiniment pire que je ne l’avais jamais imaginée, même à Kansas City. Notre pays était sous la Terreur. L’ami tuait l’ami, la femme dénonçait le mari. Le bruit courait-il qu’une créature avait été repérée qu’une foule se rassemblait aussitôt, prête à tous les lynchages. Frapper de nuit à la porte d’une maison était s’exposer à recevoir une rafale de mitraillette. Les honnêtes gens restaient chez eux. La nuit, seuls les chiens sortaient…
Le fait que la plupart des rumeurs relatives à la découverte de larves fussent sans fondement ne les rendait pas moins dangereuses. Ce n’était pas par exhibitionnisme que les gens préféraient souvent la totale nudité aux vêtements plus que discrets autorisés par le plan « Bain de soleil ». Tout vêtement, si léger fût-il, attirait des regards soupçonneux – et ce genre de soupçon s’exprimait facilement d’une manière définitive. Personne ne portait plus les fameuses cuirasses protectrices car les larves les avaient copiées et s’en étaient servies presque aussitôt. Il y avait eu l’incident de Seattle. Une femme qui ne portait en tout et pour tout que des sandales et un sac à main avait été repérée par un vigilant. Il avait apparemment développé un flair spécial pour dépister les larves ; quoi qu’il en soit, il avait suivi la femme et avait remarqué qu’elle gardait toujours son sac dans la main droite, même quand elle l’ouvrait pour prendre de la monnaie…
Elle s’en tira, car il se contenta de lui sectionner les bras à la hauteur du poignet, et elle put sans doute se faire greffer une autre main. Les pièces de rechange de cette nature ne manquaient pas ! La larve elle aussi était encore en vie quand le vigilant ouvrit le sac – mais elle ne le resta pas longtemps.
La drogue avait cessé d’agir quand je vis la bobine relatant cet incident. J’en parlai à l’infirmière. « Ne vous tracassez pas, me dit-elle. Ça ne sert à rien. Et maintenant pliez les doigts de votre main droite, je vous prie. »
J’obéis pendant qu’elle aidait le médecin à pulvériser de la peau synthétique sur mes mains. « Portez des gants pour tout travail manuel, me recommanda-t-il, et revenez me voir la semaine prochaine. »
Je le remerciai et me rendis au bureau des Opérations. J’avais d’abord cherché à voir Mary, mais elle était fort occupée au service de Cosmétique.