Je me préparai à ma mission. Je révisai sous hypnose les langues dont j’aurais besoin, sans oublier les dernières expressions à la mode. On me pourvut d’une nouvelle personnalité et de beaucoup d’argent. Mon matériel était d’un modèle tout nouveau, et c’était un vrai plaisir que de s’en servir ; l’appareil à micro-ondes était à peine plus grand qu’une tranche de pain et le blindage de l’accumulateur d’énergie était si parfait qu’il n’aurait pas réveillé le plus sensible des compteurs Geiger.

Il allait falloir traverser leur écran radar, mais je devais bénéficier d’une couverture anti-radar à donner des crises de nerfs à tous leurs techniciens. Une fois passé, je devais découvrir, si oui ou non, la Russie et ses alliés étaient infestés et dicter un rapport au premier satellite artificiel qui serait en vue, ou plus exactement qui serait au-dessus de l’horizon. Je suis bien incapable d’apercevoir un satellite artificiel à l’œil nu et je doute fort que personne puisse réussir cet exploit. Mon rapport fait, j’étais libre de repartir, à pied, à cheval, à la nage, gratuitement ou à coups de bakchich.

Mais je n’eus jamais l’occasion d’utiliser tous ces préparatifs, car la soucoupe volante de Pass Christian se posa sur ces entrefaites.

À part cette dernière, on n’en avait vu que deux autres en tout après leur atterrissage. Celle de Grinnell avait été aussitôt camouflée par les larves et celle de Burlingame n’était plus qu’un souvenir radioactif. Mais la soucoupe de Pass Christian fut à la fois repérée sur sa trajectoire et identifiée au sol.

Ce fut le satellite Alpha qui nota sa trajectoire, il la prit pour un météore de grandes dimensions. Cette erreur était due à l’énorme vitesse de l’engin. Les radars primitifs dont on se servait il y a une soixantaine d’années avaient maintes fois relevé le passage de soucoupes volantes, surtout lorsqu’elles croisaient à des vitesses atmosphériques, pour étudier de loin notre planète ; mais notre radar moderne a été « perfectionné » au point qu’il est devenu incapable de repérer une soucoupe volante. Nos instruments sont devenus trop spécialisés pour cela. Le radar de contrôle de la circulation ne voit que les véhicules circulant dans l’atmosphère ; les écrans de défense et de protection contre l’incendie ne voient que ce qu’ils sont faits pour voir. Les écrans les plus fins « voient » des objets se déplaçant sur une gamme de vitesses allant des vitesses atmosphériques à celle de projectiles faisant dix kilomètres-seconde ; les écrans plus grossiers recoupent la gamme précédente, depuis la vitesse des projectiles les plus lents jusqu’à celle de l’ordre de 20 kilomètres-seconde.

Il existe d’autres sélectivités, mais aucune ne permet de déceler des objets se déplaçant à une vitesse supérieure à 20 kilomètres-seconde – à la seule exception des radars utilisés pour l’observation des météores dans les satellites artificiels qui ne dépendent pas des autorités militaires. En conséquence, on ne fit pas tout de suite le rapprochement qui s’imposait entre le météore géant et les soucoupes volantes.

Mais on vit se poser la soucoupe volante de Pass Christian. Le croiseur submersible Robert-Fulton, qui patrouillait le long de la côte de la zone rouge depuis sa base de Mobile, se trouvait à dix milles au large de Gulfport, en semi-immersion, quand la soucoupe atterrit. L’astronef surgit tout à coup sur les écrans du croiseur, en passant d’une vitesse subspatiale (soit environ 100 kilomètres-seconde d’après les relevés du satellite artificiel) à une vitesse qui le rendait perceptible au radar maritime.

Il surgit du néant, ralentit jusqu’à une vitesse zéro et disparut, mais l’opérateur avait noté le point d’apparition du dernier éclat radar : à quelques milles du navire, sur la côte du Mississippi. Le commandant du croiseur fut d’abord surpris. L’éclat constaté ne pouvait correspondre à un avion ; un avion ne décélère pas à cinquante « g ». Il ne lui vint pas à l’idée que les « g » n’avaient peut-être aucun effet sur l’organisme des envahisseurs. Il fit surface pour se rendre compte.

La première dépêche annonçait : « Astronef atterri plage ouest Pass Christian Mississippi. » La deuxième : « Forces débarquement prennent terre pour capturer astronef. »

Si je ne m’étais pas trouvé dans les bureaux de la Section en train de me préparer à mon futur parachutage, j’aurais risqué de ne pas faire partie de l’expédition. Quoi qu’il en soit, mon téléphone me vrilla tout à coup le crâne. Je me cognai la tête contre l’appareil de lecture et lâchai un juron. « Viens tout de suite, me dit le Patron. Grouille-toi. »