— Elle a quarante ans, sans les avoir. Chronologiquement, elle a une quarantaine d’années, biologiquement, entre vingt et trente ans. Subjectivement elle est encore plus jeune, puisqu’elle ne se rappelle rien de son existence antérieure à 1990 environ.

— Que voulez-vous dire ? Qu’elle ne se souvienne de rien, je peux le comprendre : elle ne veut pas se souvenir de cette période. Mais que veut dire le reste de votre phrase ?

— Ce que j’ai dit. Si elle n’est pas plus vieille qu’elle ne le paraît, c’est parce que… Écoute-moi : te souviens-tu de cette pièce où la mémoire a commencé à lui revenir ? Eh bien, elle a passé dix ans ou plus en état d’animation suspendue, dans un bac tout pareil à celui-là.

CHAPITRE XXVIII

Je ne m’endurcis pas en vieillissant. Bien au contraire. La pensée de ma bien-aimée Mary flottant dans cet utérus artificiel, sans être ni morte ni vivante, mise en conserve comme un grillon dans un bocal d’alcool, était au-dessus de mes forces.

« Du calme, petit, m’entendis-je dire par le Patron. Elle va bien.

— Continuez. »

L’histoire de Mary était fort simple, bien qu’assez mystérieuse. On l’avait trouvée dans les marais, non loin de Kaiserville, au pôle nord de la planète Vénus. Elle était toute petite et n’avait pas pu expliquer comment elle se trouvait là. Elle ne savait que son nom : Allucquere. Personne ne saisit la signification de ce nom ; on ne pouvait évidemment pas imaginer qu’une enfant de son âge apparent avait fait partie des Whitmaniens puisque l’astronef de ravitaillement de 1980 n’avait retrouvé aucun survivant de leur colonie de la Nouvelle Sion. Dix ans – et plus de trois cents kilomètres de jungle – séparaient donc la petite orpheline des illuminés de la Nouvelle Sion, victimes de la colère divine.

Rencontrer en 1990 une enfant terrienne sur la planète Vénus sans qu’on puisse savoir d’où elle venait, était déjà incroyable ; mais personne n’eut assez de curiosité intellectuelle pour approfondir le problème. La population de Kaiserville ne se composait que de mineurs, d’ingénieurs et d’employés de la Société des Deux Planètes. Quand on passe ses journées à pelleter de la boue radioactive dans les marais, il ne vous reste pas assez d’énergie pour vous étonner de grand-chose.

Elle grandit donc dans ce milieu rude où des jetons de poker lui servaient de jouets. Elle appelait « maman » ou « tantine » toutes les rares femmes du coron, qui abrégèrent son nom en « Lucky ». Le Patron ne me dit pas qui avait payé les frais de son voyage de retour sur la Terre. La vraie question était de savoir où elle avait été depuis le moment où la Nouvelle Sion avait été engloutie par la jungle et aussi ce qu’étaient devenus au juste les colons…