Mais le seul document qui aurait pu nous l’apprendre était enseveli tout au fond du cerveau de Mary, enfermé à double tour par sa peur et son désespoir.

Un peu avant 1980 (c’était vers cette époque, à un an près, que l’on avait signalé des soucoupes volantes au-dessus de la Sibérie) les larves avaient découvert la colonie de la Nouvelle Sion. Si on place cet événement une année saturnienne avant l’invasion de la Terre, les dates collent assez bien. Les larves ne s’attendaient sans doute pas à trouver des hommes sur Vénus, il est probable qu’elles exploraient seulement Vénus, de la même façon qu’elles avaient depuis longtemps poussé des reconnaissances sur la Terre. Il n’est pourtant pas impossible qu’elles aient su où y chercher des humains. Nous savons qu’au cours des deux ou trois siècles antérieurs, elles en avaient capturé à diverses reprises ; elles avaient donc pu se saisir d’un homme dont le cerveau leur avait appris où trouver la Nouvelle Sion. Les lointains souvenirs de Mary ne pouvaient nous fournir aucun indice sur ce point.

Mary assista à la capture de la colonie ; elle vit ses parents transformés en zombis qui ne se souciaient même plus d’elle. Elle ne semble pas avoir été elle-même possédée, ou du moins pas longtemps ; dans cette dernière hypothèse, les envahisseurs l’auraient vite relâchée estimant qu’une fillette faible et ignorante ne pouvait être pour eux une esclave satisfaisante. En tout cas, pendant une longue période qui parut interminable à son cerveau enfantin, elle traîna dans les parages de la colonie, sans que personne se souciât, ni s’occupât d’elle. Elle était réduite à vivre de débris comme une souris, mais à part cela, elle n’était pas maltraitée. Les larves s’apprêtaient à rester là définitivement. Leurs esclaves étaient surtout recrutés parmi les Vénusiens. Les colons humains n’étaient pour eux qu’un supplément de cheptel. Il est certain que Mary les vit mettre ses parents en état d’animation suspendue. Se proposaient-ils de les utiliser plus tard pour l’invasion de la Terre ? C’est bien possible.

Un beau jour, elle fut mise à son tour dans les bacs. Cela se passait-il à bord d’un astronef des Titaniens ? Ou dans une de leurs bases de Vénus ? La deuxième hypothèse est la plus probable, puisque quand elle reprit connaissance, elle était toujours sur Vénus. Il y a beaucoup de trous dans cette reconstitution des faits. Les larves qui possédaient les Vénusiens étaient-elles identiques à celles qui possédaient les colons ? C’est possible. La Terre et Vénus ont toutes deux une économie chimique basée sur la combinaison du carbone et de l’oxygène. Les larves semblent avoir des capacités protéiformes quasi illimitées, mais elles n’en sont pas moins contraintes de s’adapter à la biochimie de leurs organismes porteurs. Si Vénus avait eu une économie du type oxygène-silicium, comme Mars, ou encore une économie à base de fluorine, le même type de parasite n’aurait pu vivre dans les deux milieux.

Le point capital pour nous était de comprendre ce qui s’était passé à l’époque où Mary avait été tirée de l’incubateur artificiel. L’invasion de Vénus par les Titaniens avait échoué ou était en train d’échouer. Sitôt sortie du bac, Mary avait été possédée mais elle avait survécu à sa larve.

Pourquoi les larves étaient-elles mortes ? Pourquoi leur invasion de Vénus avait-elle échoué ? C’était la réponse à ces questions que le Patron et le docteur Steelton recherchaient dans le cerveau de Mary.

« C’est tout ? demandai-je.

— Cela ne te suffit pas ? me répondit-il.

— Ce que vous venez de dire pose autant de questions qu’on en peut tirer de réponses, protestai-je.

— Nous avons appris bien d’autres choses encore, mais tu n’es ni un expert des questions vénusiennes ni un psychotechnicien. Si je t’en ai autant dit, c’était pour que tu comprennes pourquoi nous devons nous servir de Mary et en même temps pour que tu ne lui poses pas de questions à ce sujet. Sois très gentil avec elle, mon petit. Elle a eu plus que sa part de chagrins. »