Je n’arrivais pas à comprendre ce qui s’était passé. Les Russes sont tous cinglés, c’est entendu, mais ils ont des services d’hygiène bien organisés ; les règlements étaient bien appliqués par les masses qui savaient qu’on ne badinait pas là-dessus. Or il faut qu’un pays soit littéralement grouillant de vermine pour que la peste puisse s’y propager : il faut pour cela une surabondance de ces porteurs historiques du fléau que sont les rats, les poux et les puces. Les bureaucrates russes étaient même parvenus à si bien décrasser la Chine que la peste bubonique et le typhus n’y existaient plus qu’à l’état endémique.

Les deux épidémies se propageaient de chaque côté de l’axe sino-russo-sibérien, à une telle vitesse que le gouvernement avait été renversé et que des appels au secours avaient été adressés à l’O.N.U. Que s’était-il passé ?

Je rassemblai les morceaux du puzzle et regardai le Patron.

« Dites, Patron ; y avait-il des larves en Russie ?

— Oui.

— Vous en êtes sûr ? Dans ce cas, nous ferions bien d’agir en vitesse sinon toute la vallée du Mississippi va être dans le même état que l’Asie. Il suffit d’un rat…

— Les parasites sont parfaitement indifférents à l’hygiène humaine. Je doute fort qu’un seul humain ait pris un bain de la frontière canadienne à La Nouvelle-Orléans du jour où les larves ont renoncé à se camoufler. De la vermine… Des puces…

— Si c’est tout ce que vous avez à leur offrir, autant vaut les bombarder. Comme mort c’est plus propre !

— C’est vrai, soupira le Patron. C’est peut-être la meilleure solution. C’est peut-être la seule. Mais tu sais bien que nous ne l’adopterons jamais. Tant qu’il nous restera une chance de succès, nous continuerons à chercher. »

Je ruminai tout cela à tête reposée. Nous étions engagés dans une nouvelle course contre la montre. Il semblait qu’intrinsèquement les larves soient trop bêtes pour garder leurs esclaves en bonne santé ; c’était peut-être pourquoi elles se déplaçaient de planète en planète, corrompaient tout ce qu’elles touchaient. Au bout de quelque temps, leurs porteurs mouraient et il leur en fallait chercher de nouveaux.