— Je le sais très bien. Monsieur Nivens, tant qu’il existera une possibilité qu’une larve soit restée en vie, l’homme bien élevé devra être prêt à se déshabiller à la première requête – s’il ne veut pas se faire descendre. Et pas seulement pendant les quelques semaines qui vont venir, mais pendant vingt ans, ou même cent. Non, non, ajouta-t-il, je ne critique pas vos plans – mais vous avez été trop occupé pour remarquer qu’ils ont un caractère essentiellement local et temporaire. Par exemple avez-vous envisagé d’écheniller les jungles de l’Amazone, arbre par arbre ? Ce n’est qu’une formule de rhétorique, continua-t-il. Le globe a près de soixante millions de kilomètres carrés ! Nous ne pouvons pas chercher les larves partout. Mon pauvre vieux, comprenez donc que nous avons à peine diminué le nombre de rats existant sur la terre depuis le temps que nous essayons de les exterminer.

— Voulez-vous dire que notre entreprise est désespérée ? demandai-je.

— Désespérée ? Pas du tout. Reprenez donc quelque chose. Ce que je veux dire c’est que nous devons apprendre à vivre côte à côte avec cette horreur, comme nous avons appris à vivre avec la bombe atomique. »

CHAPITRE XXXIII

Nous étions réunis dans la même pièce de la Maison Blanche que l’autre fois. Cela me rappelait le soir où avait été diffusé le message du Président, bien des semaines auparavant. Papa, Mary, Rexton et Martinez étaient là, ainsi que le général de notre labo, le docteur Hazelhurst et le colonel Gibsy. Nos yeux étaient fixés sur la grande carte montée contre le mur. Le lâcher prévu par l’opération « Fièvre » remontait déjà à quatre jours et demi mais sur la carte, la vallée du Mississippi brillait toujours d’une lueur rouge.

Je commençais à me sentir nerveux, quoique le lâcher ait semblé être un succès et que nous n’ayons perdu que trois appareils. D’après les équations de nos calculateurs, il y avait déjà trois jours que toute larve assez proche des points de chute pour entrer en conférence directe devait avoir été infectée ; on avait estimé à 23 % le décalage de temps prévisible. On avait calculé que l’opération devait avoir contaminé près de 80 % des larves dès les douze premières heures, particulièrement dans les villes.

Elles allaient bientôt se mettre à mourir beaucoup plus vite que des mouches. À condition bien entendu que nos calculs aient été exacts…

J’essayais de ne pas me trémousser sur mon siège, tout en me demandant si ces lumières rouges correspondaient à quelques millions de larves bien malades, ou simplement à deux cents singes morts. Quelqu’un s’était-il trompé d’une décimale ? Avait-on bavardé ? Y avait-il eu dans notre raisonnement une erreur si colossale que nous ne l’avions même pas vue ?

Soudain une lampe verte s’alluma ; tout le monde tendit l’oreille. Une voix se mit à résonner dans l’appareil de stéréo, sans qu’aucune image apparût sur l’écran. « Ici, station Dixie, de Little Rock, dit une voix très lasse avec un fort accent du Sud. Nous avons un urgent besoin de secours. Tout auditeur est prié de retransmettre ce message. Little Rock, dans l’Arkansas, est en proie à une terrible épidémie. Prévenez la Croix-Rouge. Nous étions au pouvoir des…»

La voix s’évanouit, soit de faiblesse, soit par suite d’un incident technique.