« Vous oubliez apparemment que j’ai été longtemps au service des “maîtres”, dis-je. Je connais les règles du jeu. Je vous donne ma parole d’honneur.

— On n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces, dit-il en ricanant. Si je te détache maintenant, ou tu me tueras, ou je serai forcé de te tuer. Et j’ai besoin de te garder en vie. Nous allons faire du chemin ensemble, petit. Nous sommes intelligents, nous sommes décidés et on a besoin de nous. »

Je ne trouvai rien à répondre.

« Quand même, continua-t-il, toi qui parlais de connaître les règles du jeu, pourquoi ne m’as-tu pas expliqué ? Pourquoi m’avoir caché ça ?

— Hein ?

— Tu ne m’avais pas dit ce qu’on ressentait. Mon petit, je ne me doutais pas qu’on pouvait connaître une telle paix, un tel bonheur, un tel bien-être. Je n’ai jamais été aussi heureux depuis des années… depuis que…» Il parut hésiter. «… Depuis que ta mère est morte, acheva-t-il. Mais maintenant, peu importe… C’est tellement mieux… Tu aurais dû me prévenir. »

Je me sentis envahi par le dégoût au point d’en oublier jouer mon rôle. « Ça ne me faisait peut-être pas cet effet-là. À vous non plus, ça ne le ferait pas, vieil imbécile, si vous n’aviez pas un État pour vous posséder, pour parler avec votre bouche, pour penser avec votre cerveau…

— Du calme, petit », dit-il doucement.

Que Dieu me pardonne, je crois bien que sa voix m’apaisa !

« Tu changeras bientôt d’avis, reprit-il. Crois-moi, c’est pour cela que nous sommes faits : c’est là notre destinée. L’humanité était divisée, en lutte contre elle-même. Les “maîtres” lui rendront son unité. »