L’autavion piqua vers le sol.
Assis sur mon siège, je le voyais descendre – si l’on peut appeler être assis, le fait de se trouver maintenu de force sur son siège par une ceinture. Si le corps de mon père n’avait pas irrémédiablement déréglé les organes de commande, j’aurais peut-être pu faire quelque chose – peut-être même redresser l’avion, avec mes pieds… J’essayai, mais sans résultat.
Les commandes devaient être non seulement déréglées mais coincées.
L’altimètre cliquetait allègrement. Nous étions déjà descendus à 3 000 mètres avant que j’eusse eu le temps d’y jeter un coup d’œil. Il passa à 2 500, à 2 000, à 1 500 mètres et nous amorçâmes notre dernier kilomètre.
À cinq cents mètres, le contrôle radar fonctionna et les lance-fusées avant entrèrent successivement en action. Chaque fois la ceinture me coupait brutalement l’estomac. Je me croyais déjà sauvé, car je voyais l’autavion se redresser… J’aurais bien dû me douter que c’était impossible puisque le corps de mon père bloquait le volant…
J’avais encore un peu d’espoir au moment où nous heurtâmes le sol…
En revenant à moi, j’eus conscience d’un léger mouvement de balançoire. Ce mouvement m’agaçait. Je voulais le faire cesser. Le moindre déplacement me causait des souffrances insupportables. Je parvins à ouvrir un œil, l’autre s’y refusant obstinément. Je cherchai d’un regard morne la raison de cet agaçant mouvement.
Au-dessus de moi je voyais le plafond de l’autavion, mais je dus le regarder un bon moment avant de comprendre ce que je voyais. Cela me donna le temps de me rappeler qui j’étais et ce qui m’était arrivé. Je me rappelai la chute en piqué, le choc… et je compris que nous devions avoir heurté non pas le sol, mais une masse liquide. Le golfe du Mexique peut-être ? Au fond cela m’était parfaitement égal.
Pris d’un brusque accès de chagrin, je me mis à pleurer mon père…
La ceinture brisée de mon siège me battait les flancs. Mes mains et mes chevilles étaient toujours liées, et il me semblait que j’avais un bras cassé. J’avais un œil fermé et je ne pouvais respirer sans douleur. Je renonçai à dénombrer mes blessures. Mon père n’était plus aplati contre le volant et cela m’étonna. Au prix d’un douloureux effort, je parvins à tourner la tête sur le côté, pour voir tout l’intérieur de l’autavion de mon œil valide. Mon père gisait non loin de moi ; sa tête était à moins d’un mètre de la mienne. Il était couvert de sang et tout froid. J’eus la certitude qu’il était déjà mort. Je crois que je mis près d’une demi-heure à parcourir les quelques centimètres qui nous séparaient.