Un rigoriste aurait pourtant pu dire que j’étais un intoxiqué car j’en prenais de temps en temps, quand je voulais faire durer une semaine une permission de vingt-quatre heures. J’aime bien l’euphorie douce que provoquent les pilules. Leur action essentielle consiste à multiplier environ par dix la durée subjective. Le temps se trouve ainsi découpé en plus petites parcelles ; on vit plus longtemps pour une période de temps réel identique. Naturellement je n’ignorais pas l’horrible exemple de cet homme qui mourut de vieillesse en un mois, à force de se bourrer sans arrêt de pilules, mais je n’en prenais qu’occasionnellement.

Qui sait, d’ailleurs, si ce malheureux n’avait pas eu raison ? Il avait vécu une longue existence heureuse (là-dessus, aucun doute possible), et il était mort, très satisfait, une fois arrivé au bout de son rouleau. Quelle importance cela avait-il qu’il n’eût vu le soleil se lever que trente fois ? Qui marque les points après tout, et quelles sont les règles du jeu ?

Je restais là, à fixer mon tube de pilules et à me dire que j’en avais assez pour me faire passer l’équivalent physiologique de deux années entières. Je n’avais qu’à me terrer dans mon trou, en tirant la porte derrière moi.

Je pris deux pilules et allai chercher un verre d’eau. Mais au retour je remis les pilules dans leur tube, pris mon pistolet et mon téléphone, quittai l’hôtel et me dirigeai vers la bibliothèque du Congrès.

Chemin faisant je m’arrêtai à un bar et regardai les actualités télévisées. Pas de nouvelles de l’Iowa. Il est vrai qu’on n’en reçoit pas souvent de ce coin-là.

À la bibliothèque, je descendis à la salle des catalogues, pris une paire de viseurs-occulteurs et commençai à faire passer les fiches matières devant mes yeux. De « Soucoupes volantes », je fus renvoyé à « Disques volants », puis à « Opération Soucoupe », puis à « Lueurs célestes », à « Globes de feu », et à « Vie-Diffusion cosmique de la…» sans parler de deux douzaines de fausses pistes et d’une foule de productions littéraires pseudo-scientifiques. Il m’aurait fallu un compteur Geiger pour déceler ce qui pouvait présenter de l’intérêt, d’autant que ce que je cherchais serait sûrement doté d’un mot matière qui le ferait classer quelque part entre les fables d’Ésope et le mythe de l’Atlantide.

Pourtant, en une heure, je réunis une bonne poignée de fiches perforées. Je les passai à la jeune vestale préposée au bureau et attendis patiemment pendant qu’elle les glissait une à une dans le sélecteur automatique.

« Presque tous les films que vous demandez sont en lecture, me dit-elle bientôt. Les autres vous seront apportés à la salle 9 A. Prenez l’escalier roulant, je vous prie. »

La salle 9 A n’avait qu’un seul occupant qui leva la tête à mon entrée.

« Tiens, revoilà notre don Juan ! Comment avez-vous fait pour me retrouver ? J’aurais pourtant bien juré vous avoir filé entre les doigts.