« Entrons plutôt en conférence directe, sans perdre de temps. »
Je remontai ma chemise et il en fit autant. Nous nous assîmes sur la caisse encore fermée, dos contre dos, de façon que nos « maîtres » puissent se toucher. Mon cerveau était comme vidé. Je ne sais pas combien de temps cette étrange séance a pu durer. Je regardais distraitement une mouche bourdonner autour d’une toile d’araignée poussiéreuse.
Le concierge de l’immeuble fut notre deuxième recrue. C’était un Suédois colossal et nous dûmes nous y mettre à deux. Mr. Greenberg appela ensuite le propriétaire sous prétexte d’examiner je ne sais quel dégât imaginaire à la toiture. Moi, pendant ce temps, j’étais occupé avec le concierge à ouvrir et à réchauffer d’autres cellules.
Le propriétaire se révéla une bonne prise. Nous étions tous enchantés, et, naturellement, lui le premier. Il appartenait au Club de la Constitution, dont la liste des membres constitue un vrai Bottin de la Finance, de l’Industrie et de la Fonction publique.
Il n’était pas loin de midi. Nous n’avions pas de temps à perdre. Le concierge alla m’acheter des vêtements et une sacoche, et en profita pour nous envoyer le chauffeur du propriétaire comme nouvelle recrue. À midi et demi je partis avec le propriétaire, dans la voiture de ce dernier. La sacoche contenait douze « maîtres » encore enfermés dans leurs cellules, mais prêts à être transférés.
Le propriétaire inscrivit sur le registre du club : « J. Hardwick Potter et son invité. » Un laquais voulut me débarrasser de mon sac, mais je le gardai en prétextant que j’avais besoin de changer de chemise avant de déjeuner. Nous flânâmes au lavabo en attendant de nous y trouver seuls avec l’employé ; nous le recrutâmes à son tour et l’envoyâmes dire au directeur qu’un membre s’était trouvé mal au lavabo.
Après que nous eûmes fait le nécessaire avec le directeur, il me trouva une veste blanche à ma taille et je fus adjoint à l’employé du lavabo. Il ne me restait que dix « maîtres », mais je savais que les caisses allaient bientôt être enlevées du hangar et amenées au club. L’employé et moi-même utilisâmes tout ce qui nous restait avant la fin du coup de feu de midi. Un des membres nous surprit et je fus forcé de le tuer. Nous le fourrâmes dans le placard à balais. Après cela il y eut une accalmie pendant que nous attendions les caisses. Les réflexes de la faim me tordaient en deux ; ils diminuèrent ensuite d’intensité, mais persistèrent cependant. J’en prévins le directeur qui me fit servir à déjeuner dans son bureau. Les caisses arrivèrent au moment où j’achevais mon repas.
Pendant la période creuse de l’après-midi, nous nous rendîmes entièrement maîtres des lieux. À quatre heures tout le monde au club, y compris les membres, le personnel et les invités, étaient des nôtres. À partir de ce moment nous capturâmes les autres dans le hall au fur et à mesure que le portier les introduisait. Un peu plus tard dans l’après-midi, le directeur téléphona à Des Moines pour réclamer de nouvelles caisses. Ce fut dans la soirée que nous opérâmes notre plus belle prise en la personne du sous-secrétaire d’État au Trésor. Cela, c’était vraiment une grande victoire : il a, entre autres attributions, la charge de protéger la personne du Président.
CHAPITRE VIII
La capture de ce haut personnage m’inspira sur le moment une satisfaction distraite, mais je n’y pensai bientôt plus. Nous (quand je dis « nous », je parle des porteurs humains) ne pensions plus guère. Nous savions ce que nous allions faire, mais seulement au moment d’agir, comme un cheval de haute école reçoit ses ordres de son cavalier, y répond et redevient ensuite tout prêt à recevoir les suivants.