Car de plusieurs amans telle est la coustume, que depuis qu’ilz ont l’accomplyssement de leurs desirs, pour timeur & craincte d’en estre spoliez, en deviennent tressolliciteulx & curieulx gardiens laquelle curiosité ne peult estre sans passion de cueur, & est sans ordre & raison. Et pour ce considerant toutes ces choses : en vous demonstrant vertueulx vous est necessaire de poser les voilles a port plus tranquille : & si ainsi ne le faictes vous trouverez estre veritable, que celluy qui de bon conseil ne tient compte, convient que de travail abonde.
Combien que les raisons persuasives du prince feussent merveilleusement penetrantes, si n’eurent elles puissance de faire aulcunement varier mon cueur : mais tousjours augmentoit l’affection de veoir ma desiree Helisenne. Toutesfois ainsi je luy respondis.
Monsieur je vous certifie que les amiables exhortations & remonstrances que m’avez faictes, me prestent indubitable foy de l’amitié que vous me portés. Et si les yeulx de Juppiter furent vigilans au salut de celluy qui cinquante six ans le monde tant paisible gouverna, je ne estime les vostres envers moy moins clementz. Et pour ceste cause de plus en plus vostre benignité me oblige, & rend debiteur envers vostre altitude : a laquelle (par singuliere affection) desireroye faire service, qui luy fust acceptable. Et s’il estoit en ma faculté de delayer nostre partement (puis que je cognoys que nostre presence vous delecte) voluntairement consentiroye le demeurer : mais croyez que pour donner secours a ma debile vie, le partir me est tresurgent & necessaire. Et si bien congnoissiez, avec quelle force amour me domine & seigneurie, je me persuade que par doulceur & humanité, vous mesmes me stimuleriez de partir : Car certain suis que l’instigation que me avez faicte, en partye n’est que pour la recordation, que vous avez des malheurs : qui au temps preterit pour Amour sont advenus : mais si bien considerez, tous amoureulx ne sont si cruellement traictez au service de leurs Dames, que ceulx que vous avés prealleguez : dont sont procedees les entreprinses belliqueuses de Lancelot du Lac, Gamian, Gyron le courtoys, Tristan de cournouaille, Ponthus & plusieurs aultres chevaliers, sinon par le service D’amours, & eulx entretenir en la benivolence de leurs amyes ? Et par leur loyal servir ont merité de estre ascriptz au triumphe de renommee, Et par ce servent d’exemple a tous leurs posterieurs. Et quant a ce, que dictes que nous amans sommes tant agitez, persecutez & affligez, bien je vous concede, que souventesfoys pour n’estre satisfaict de son desir, l’on seuffre douloureuses anxietez. Mais si pour semblables tristesses, le amant deliberoit de amour se desister, bien se abuseroit : car si du principe une amour est dedans le cueur bien vivement inseree, l’on soubstiendroit premier toute crudelité que de icelle se priver : & la cause pourquoy se trouve tant de varietez en aulcuns personnaiges, est a l’occasion de la difference des amours : aulcunes procedent par longues & continuelles frequentations & secretes collocutions. Et a telles amours eslongnement de l’œil est oblivion de cueur.
Aultres sont qui ne ayment seullement que pour accomplir leurs effrenees libidinositez. Et a ceulx de coustume leurs advient comme il fist a Amon : lequel si ardemment desiroit sa seur Thamar : mais incontinent qu’il fut rassasié de son desir, l’ardeur d’amours fut estaincte : mais les amours desquelles l’on ne se peult jamais desister, sont celles qui de la premiere veue se pregnent car cela signifie que les personnaiges ne sont dissemblables de complexions : Et que le vouloir de l’ung facillement a l’aultre se peult confermer : Et telles amours perpetuellement durent. Et pour ce considerant que par le premier regard de ma tresdesiree dame amours eut de moy entiere possession, il n’est a croire que je m’en puisse aliener : & puis doncques qu’il n’est en ma puissance pour me conserver en vie, me fault chercher l’object dont je espere au temps futur, impetrer entiere remuneration de mes fatigues & peines preterites : car les dames aymees ne sont si cruelles, que a ung solliciteux amy ne donnent de leurs desirs contentement.
Apres que je euz exprimé telles parolles le Prince ne voulut plus insister au contraire de mon desir : car par evidence congnoissoit que en moy estoit decretee & affermee ceste mienne irrevocable sentence, dont il estoit merveilleusement marry : mais pour n’y pouvoir remedier, par discretion tempera son courroux. Et en consideration des aggreables services que nous luy avions faict, nous guerdonna suffisamment : puis apres le bon congé de luy & de la noble assistance prins, nous sequestrasmes.
FINIS.
La tierce partie
des Angoysses douloureuses, qui
procedent D’amours. Composees
par Dame Helisenne
parlant en la personne
de son amy
Guenelic.
De Crenne.