—Par reconnaissance? Pour vous témoigner sa gratitude, à vous ou à la mère Anna? répéta le maître charpentier avec un accent d'amère raillerie. Peut-être êtes-vous sincère dans votre croyance; mais homme simple et naïf que vous êtes, ne comprenez-vous pas ce que veut ce jeune étourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un loup; vous avez un tendre agneau dans la maison; il veut le dévorer.
Le vieillard commençait seulement à deviner à qui faisaient allusion les malignes insinuations de son maître. Une expression de mépris plissa ses lèvres, et il répondit d'un ton très calme:
—Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe fort peu, tant que ma conscience ne me reproche rien; mais que vous, maître, qui avez toujours été bon pour moi, vous paraissiez douter de notre honnêteté, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont vous parlez se montre chez nous si réservé et si poli, que les gens les plus sévères et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver à redire à sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un étranger pour nous: lorsqu'il était encore enfant, ses parents demeuraient à Ruysbroeck à côté de la maison de mon fils, et alors il jouait tous les jours avec notre Lina.
Le martre charpentier secoua la tête.
—Oui, voilà ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup vorace, a trouvé là-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau sans défiance… Et vous, Jean Wouters, vous êtes assez innocent pour vous laisser abuser par de pareils prétextes? Hélas! mon ami, je vous plains du fond du cœur. Vous êtes aveugle; vous seul ne savez peut-être pas ce qui se passe: vos yeux s'ouvriront quand il sera trop tard. Ah! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village! Ce que beaucoup de gens prétendent avoir vu de leurs propres yeux!
—Eh bien, que raconte-t-on? Je vous en prie, maître, cessez de me parler par énigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement, dites-moi franchement ce que l'on met à notre charge; je ne crains pas la vérité.
—Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer; mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous fait courir votre fatal aveuglement… Voyons, répondez-moi avec sincérité, Wouters. Pendant bien des mois vous êtes allé le dimanche à l'église avec un chapeau usé et bossué, et vous déclariez à qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous imposait la plus sévère économie. Il n'y a rien de changé dans votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau à la dernière mode. Comment cela se fait-il?
—Comment cela se fait, maître? dit Jean Wouters en riant. C'est on ne peut plus simple. Notre Lina a travaillé le soir, même la nuit, en dehors des heures ordinaires, à faire de la dentelle, pour gagner un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.
—Ah! cet argent provient de la dentelle?
—Et d'où proviendrait-il sans cela, maître?