—Soit, Wouters, vous pouvez penser là-dessus ce que vous voulez. Faites seulement en sorte que ce M, Steenvliet n'ait plus l'occasion de voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit à petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre côté… Mais il y a un autre côté de l'affaire qui m'échappe. Auriez-vous par hasard conçu l'espérance insensée qu'un mariage pourrait devenir possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?

Un rire d'ironie fut la seule réponse du vieillard.

En ce moment l'apprenti rouvrit la porte et fit signe à son maître qu'il avait quelque chose a lui annoncer. En effet, il lui souffla quelques paroles à l'oreille, puis il repartit immédiatement.

Jean Wouters, dit le maître charpentier, voulez-vous savoir quelle nouvelle Lucas vient de m'apporter là? Pauw le tortu, le domestique de l'Aigle d'Or, vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman Steenvliet descendre du train à la station de Loth. Sans doute le jeune monsieur est déjà chez vous. Voilà une bonne occasion pour vous de mettre fin à cette déplorable affaire. Retournez chez vous, restez-y aussi longtemps qu'il sera nécessaire, prenez courage, pas de faiblesse, faites votre devoir.

—Oui, je ferai mon devoir, répondit le vieux charpentier du ton le plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme résolution. Je vous remercie de votre bonté, maître; mais, je vous en prie, croyez-moi, tout ce que l'on raconte est un tissu de faussetés. Après aujourd'hui, Herman Steenvliet ne mettra plus les pieds dans notre maison. Ce qui m'effraie, c'est de devoir dire à la pauvre Lina des choses dont elle est tellement innocente qu'elle n'en a même pas la moindre idée… Mais au nom du ciel, je le sens bien, il n'y pas moyen de s'y soustraire.

En achevant ces mots il traversa l'atelier à la hâte et quitta la maison de son maître.

Toujours soutenu par la conviction de l'innocence de Lina, il passa par la rue du village la tête droite et en regardant les gens bien en face, mais lorsqu'il eut atteint le chemin de terra et qu'il se trouva tout seul dans la campagne, il pencha lentement sa tête sur sa poitrine et poussa un profond soupir. A quoi cela pouvait-il leur servir, qu'il se révoltât au dedans de lui-même contre la calomnie? Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations contre Lina, n'avait-on pas fait à sa bonne renommée une brèche irréparable? Comme elle allait souffrir! Ne succomberait-elle pas sous le coup de cette honte imméritée?

Le courage du vieillard faiblit à cette idée et des larmes jaillirent de ses yeux.

Il réfléchit, chemin faisant, à tout ce que son maître lui avait dit; sans doute il croyait fermement à l'innocence de Lina… mais pourquoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres? D'où venait cette sueur froide qui perlait sur son front?

Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil à un serpent venimeux, voulait, malgré sa résistance, se glisser dans son esprit. Non, non, Lina était incapable de le tromper… Mais, ô ciel, si le jeune monsieur Steenvliet était un trompeur, un séducteur, un loup, comme avait dit le maître charpentier? S'il avait noué un bandeau sur les yeux de la pauvre enfant et s'il lui avait ôté ainsi la conscience du bien et du mal? On avait déjà vu ces choses-là… Cela était-il possible? Herman se comportait envers Lina avec réserve, avec respect, jamais il n'avait laissé échapper une parole douteuse. Un homme ne peut pourtant pas feindre à ce point… Calomnie, rien que calomnie.