Jean Wouters, qui avait d'abord l'intention de faire connaître en peu de mots les raisons de son retour inopiné au logis, tombait maintenant d'une hésitation dans l'autre. Il n'osait pas déclarer quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'Herman Steenvliet. L'innocente Lina n'avait pas mérité une si cruelle injure; lui, son grand-père, ne pouvait pas trouver le courage de lui plonger ce poignard dans le cœur.
—Allons, grand-père, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune fille. C'est affreux, c'est agir méchamment avec nous qui n'avons jamais fait de mal à personne; mais nous ne pouvons pas empêcher les méchantes langues d'aller leur train. Que nous fait leur bavardage, aussi longtemps que nous n'avons rien à nous reprocher?
—Oui, mon père, pourquoi nous laisser troubler par ces vains cancans tant que notre conscience ne nous reproche rien?
—Nous avons quelque chose à nous reprocher, enfants. Non, nous n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le vieillard d'une voix plus ferme. Il ne suffit pas de ne point faire le mal, il faut également écarter toute apparence de mal, et ne point donner aux gens de prétexte à commentaires malveillants… Ah! je ne sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire… Mon maître m'a appelé dans son arrière-boutique et m'a expliqué comment tout le village fait scandale autour de notre nom parce que M. Herman vient chez nous. Un si riche monsieur de la ville dans la maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peut pas durer, prétend-il; cela nous ravirait pour toujours notre réputation d'honnêtes gens; tous les habitants du village nous considéreraient comme des gens sans honneur… J'ai promis à mon patron que nous défendrons à M. Steenvliet l'entrée de notre maison, et qu'il ne remettrait plus jamais les pieds chez nous.
—Quoi? que dites-vous là, grand-père? s'écria impétueusement la jeune fille avec incrédulité! Vous chasseriez M. Herman de notre maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?
—Oui, oui, mon père, répondez, quel mal ce bon jeune homme nous a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir à quelques langues envenimées du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.
—Dites ce que vous voudrez, mes enfants, il m'est défendu de rien entendre. Herman Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il vient encore une fois chez nous après aujourd'hui, mon patron me renverra de l'atelier. Quelle honte! Et d'ailleurs, où trouverai-je alors du travail et du pain?
Ces mots, qui résonnaient à ses oreilles comme une condamnation, arrachèrent à Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure dans les mains et se mit à pleurer en silence. Bientôt les larmes ruisselèrent à travers ses doigts.
Jean Wouters la regardait le cœur serré. Cette extrême tristesse à la seule annonce de l'éloignement de Herman, qu'est-ce que cela signifiait? Ciel, allait-il apprendre un déplorable secret? Avait-il en effet été aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il forcé de bénir les calomniateurs qui l'avaient rappelé à temps à la conscience de ses devoirs paternels?
Pendant qu'il était assailli de ses pénibles pensées, la mère Anne continuait ses efforts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit d'interdire ainsi brusquement et grossièrement à M. Herman l'entrée de leur maison. Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il valait mieux que le jeune homme cessât ses visites, mais on pouvait le lui faire sentir petit à petit. Il était, après tout, un jeune homme bien élevé, auquel ils n'avaient rien à reprocher, et on ne chasse pas ainsi des honnêtes gens comme un voleur ou un mendiant.