Les deux femmes, muettes et comme ahuries, le regardèrent comme si elles ne le comprenaient pas.

—Répondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-père.

—Mais, pour l'amour du ciel, mon père, qu'est-ce qui vous arrive? s'écria la veuve. Des habits, des joyaux, notre Lina? Où sont donc vos esprits?

Le vieillard s'absorba dans ses réflexions; un sourire de satisfaction entr'ouvrait ses lèvres. Mais sa physionomie redevint tout de suite sérieuse, car il se souvint du conseil, de la menace de son patron, et en même temps de la promesse formelle, à lui Jean Wouters. Il secoua tristement la tête et dit:

—Ah! mes enfants, qu'il y a de méchantes gens au monde! Tout ce que l'on raconte n'est que fausseté, calomnie et venin. Mais nous n'avons pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre bonne renommée et la défense de notre réputation exigent de nous certains sacrifices, nous ne pouvons pas hésiter… Asseyez-vous toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade. Je ne vous dirai pas tout,—cela n'est pas nécessaire,—mais assez du moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.

Dès qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en cherchant ses mots:

—M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine. Nous savons qu'il n'est amené chez nous que par reconnaissance, par amitié peut-être, et cela nous suffit pour l'accueillir sans arrière-pensée. Oui, vous, Lina, et votre mère, vous avez engagé M. Herman à renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous croyions que nous pouvions contribuer par là à le tenir éloigné de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, était louable… Hélas! mes enfants nous sommes des cœurs simples et nous ne connaissons pas le monde. Tandis que nous vivions ici en pleine sécurité, la calomnie courait dans le village pour dire toute sorte de mal de nous. Par exemple, on a l'impudence d'affirmer que nous attirons ici M. Herman par cupidité, par calcul. On ose même prétendre, Lina, que vous portez des robes de soie et des boucles d'oreilles enrichies de brillants, que vous auriez acceptées de M. Herman.

—Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles de M. Herman? répéta la jeune fille en riant. Quelle folie est-ce là? Et qui répand ces bruits absurdes, grand-père?

—Ce sont de méchantes gens, de mauvaises langues, mon enfant. Ne vous en inquiétez pas! s'écria la mère.

—Des langues envenimées, c'est certain, reprit le vieillard; mais elles n'ont pas tout à fait tort; nous sommes coupables du moins d'une grave imprudence. Ce que nous avons perdu de vue, c'est que les visites d'un jeune monsieur si riche dans notre humble petite maison devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En effet, les villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de la ville, riche et instruit, peut trouver dans la société de gens simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils se forgent toute sorte de mauvaises pensées sur notre compte; ils bavardent entre eux sur nous, et disent des choses dont la seule idée… En un mot ils nous volent notre honneur et ternissent notre bonne renommée.