—Mais, grand-père, ce jeune homme m'a sauvée de la mort.

—Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces paroles sont superflues. Je ne veux pas être chassé de mon atelier avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-être mérité. Maintenant que je sais quel est mon devoir de père et d'honnête homme, rien ne peut me faire reculer. Écoutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour m'annoncer son arrivée. Je veux, j'ordonne que vous m'obéissiez en cela. Si vous restiez auprès de M. Herman, si vous lui parliez de toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas?

Les deux femmes tremblaient en écoutant le son de sa voix qui avait pris un accent impérieux. Jamais elles ne l'avaient vu si sévère, si résolu, si implacable. Il était déjà sorti qu'elles tendaient encore les mains vers lui.

Mais tout à coup il rentra en disant précipitamment:

—La-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les deux à l'étage. Dépêchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez, vous dis-je.

La jeune fille poussa un cri de désespoir; elle sa laissa tomber à genoux devant son grand-père et lui dit en pleurant:

—Ah! grand-père, ayez pitié de lui! Il est si bon! Ne lui dites point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le désespoir.

—Cela dépendra de lui-même, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et le devoir, alors… Anne, obéissez-moi, montez avec Lina, et ne redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux être tout à fait seul avec M. Steenvliet.

Lina se leva, et quoiqu'elle tremblât de tous ses membres, elle prit le bras de sa mère et monta l'escalier d'un pas ferme.

Le vieillard agité passa sa main sur son front et essaya de reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et défiant. Il commençait seulement à comprendre clairement qu'il devait rester impitoyable… Mais d'un autre côté sa raison lui disait qu'il n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme, attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait à lui reprocher autre chose que l'imprudence dont ils s'étaient tous rendus coupables. Il devait donc rester calme et faire connaître à M. Herman sa volonté sans colère. Mais s'il advenait qu'il opposât de la résistance, s'il refusait de cesser définitivement ses visites, alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur peuvent donner même à un vieillard usé par le travail, la force et la volonté d'accomplir son devoir sans crainte.