A peine ses réflexions l'avaient-elles amené à cette résolution, que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la pièce, et demanda son chapeau à la main.
—Bonjour, père Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous rencontrer ici à cette heure? Je ne m'y attendais pas. Vous n'êtes pas seul à la maison, n'est-ce pas?
—Voici une chaise, Monsieur, grogna le vieux charpentier. J'ai à causer avec vous sérieusement, très sérieusement.
Herman, frappé du ton inaccoutumé du vieillard, le regarda avec étonnement.
—Vous me faites trembler, maître. Est-il arrivé ici un accident?
—Un malheur, un grand malheur! répondit l'autre.
—Ciel! Lina est-elle tombée malade?
—Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, Monsieur, asseyez-vous, et écoutez avec attention ce que j'ai à vous dire. Je n'ai pas beaucoup de temps; notre entretien doit être court… Le hasard vous a conduit dans notre maison; vous avez trouvé bon, après cela, de venir nous voir différentes fois,—trop souvent pour notre bonheur, hélas!—et nous, dans notre simplicité, nous vous avons reçu sans arrière-pensée, avec plaisir même. Nous sommes de pauvres ouvriers; vous, vous êtes le fils d'un homme riche à millions. Il paraît que, à cause de cette grande différence de conditions, vos assiduités dans cette maison sont considérées par le monde comme compromettantes pour nous. Si vous saviez, Monsieur, quelles choses odieuses on raconte de nous dans le village!
—Je le craignais: l'aubergiste de l'Aigle d'or s'est vengé! soupira Herman.
—L'aubergiste de l'Aigle d'or ou d'autres, cela n'y fait rien. La vérité, la triste vérité est que notre pauvre Lina a perdu sa bonne réputation peut-être pour toujours. A peine si j'ose vous déclarer ce que l'on dit et ce que l'on croit d'elle. On assure qu'elle vous attire ici pour avoir de l'argent de vous; que vous lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontrée à Bruxelles se promenant a votre bras…