—Ah! les vipères! s'écria le jeune homme qui se leva en serrant les poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet ange si pur, si noble de cœur!… Ah! cela ne durera pas longtemps: je cours au village, et je saurai bien fermer la bouche à ces lâches calomniateurs.
—Non, Monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le défends, dit le vieillard en lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc par votre intervention publique, donner raison à la malignité des gens et rendre tout le village hostile à notre pauvre Lina? Ce n'est pas par la violence que l'on peut combattre la calomnie: au contraire, ce serait jeter de l'huile sur le feu. Il n'y avait qu'un moyen de prévenir le mal; il n'y a qu'un moyen pour en diminuer l'effet autant que possible, maintenant que le mal s'est produit. Vous avez plus d'esprit, plus d'expérience du monde que nous, vous, Monsieur Steenvliet. Votre conscience, votre cœur devraient vous avoir depuis longtemps indiqué ce moyen.
—Ah! ils me l'ont indiqué, murmura le jeune homme.
—Est-il possible? Et vous n'avez pas écouté leur voix?
—Ce qui est arrivé, je le craignais depuis longtemps. Il y a plus de quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme résolution de ne plus venir vous voir désormais.
—Hélas! pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
—Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lèvres, père Wouters; mais chaque fois le courage de le prononcer m'a manqué. Je n'ai pas bien agi, je le reconnais trop tard. Pardonnez-le moi.
—Vous reculiez devant le chagrin que vous pensiez devoir résulter pour Lina de votre départ?
—Non, ce n'était pas là la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas vous tromper, c'est l'égoïsme qui m'a retenu. Et qu'il y a-t-il d'étonnant? Réfléchissez un peu, père Wouters: feu ma mère m'a mis au cœur le désir des plaisirs tranquilles, simples, modestes, l'aspiration vers une amitié douce et désintéressée… et malgré cela, j'étais en voie de perdre complètement ma santé, mon intelligence et mon honneur dans les débordements d'un libertinage stupide. Je me méprisais moi-même; j'étais dégoûté de la vie. Ici, dans votre humble maisonnette, mon âme a retrouvé la paix; j'ai été réconcilié avec ma conscience, et la vie m'a souri de nouveau… Renoncer à ce bonheur, à cette délivrance,… me retrouver seul, sans appui, sans consolation, dans un monde que je hais! Ah! c'était trop pénible. Dire pour toujours adieu à vous, à la bonne mère Anne, à Lina, cela m'effrayait; et si bien convaincu que je sois que cet adieu définitif devra tout de même être prononcé une fois, je différais cette triste échéance pour prolonger mon bonheur d'un jour, d'un seul jour.
—Mais maintenant, Monsieur?