—N'est-ce que cela que vous désirez, monsieur le baron? Soyez donc bien tranquille: Herman n'ira plus dans ce village. Je vous le promets en son nom.

—Et s'il refusait de vous obéir?

—Non, pas cela. Herman peut avoir une faiblesse et faire une folie; mais c'est un garçon raisonnable et il a un cœur excellent. En tout cas, je n'ai pas l'habitude de voir ma volonté méconnue… Doutez-vous encore? Souhaitez-vous qu'Herman vienne lui-même s'excuser auprès de vous et vous promettre d'éviter désormais tout prétexte de soupçon ou de médisance?

—Oh! non, je n'exige pas cela, s'écria joyeusement M. d'Overburg. Je vous remercie, mon bon monsieur Steenvliet: j'ai foi en votre parole. Il me suffit de pouvoir au besoin déclarer et affirmer que ces bruits n'ont plus de fondement… Allons, écartons toutes ces douloureuses inquiétudes et espérons que rien n'empêchera ni ne retardera le mariage souhaité. A la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous rendre visite avec mon oncle le marquis. Nous réglerons tout alors en sa présence… Permettez-moi de vous dire adieu pour aujourd'hui. Je dois partir pour Liège où je vais chercher Clémence. Je vous serre la main, rassuré et consolé.

Près de la porte cochère, et prêt à remonter en voiture, le baron murmura a l'oreille de l'entrepreneur:

—N'oubliez pas vos promesses. Je vous en supplie, soyez énergique.
Notre bonheur à tous en dépend.

—Je n'ai jamais laissé protester une promesse, répondit M.
Steenvliet. Soyez sans aucune crainte.

La voiture s'éloigna, et l'entrepreneur retourna à pas lents à son cabinet, où il se laissa tomber sur une chaise. Il y resta longtemps pensif et immobile.

En présence du baron, il avait caché ses impressions pour amoindrir autant que possible la faute d'Herman; mais, maintenant qu'il se trouvait seul, l'expression de son visage changea et devint amère.

—L'imbécile! grommela-t-il. A quels ridicules enfantillages va-t-il se livrer au moment même où l'on prépare son mariage avec la fille d'un baron! Lui, si indifférent pour toutes les jeunes filles, si riches et si jolies qu'elles soient, se laisserait charmer par une fille d'ouvrier? Il lui achèterait des robes de soie et des bijoux! Il se promènerait avec elle dans les rues de Bruxelles? Tout ce qu'il me disait de son aversion pour une union disproportionnée n'était donc que fausseté? Oui, car la distance entre lui et une simple ouvrière est infiniment plus grande que la distance entre moi et M. d'Overburg. Il repousserait et dédaignerait mes ordres et mes prières, par amour pour une fine mouche de village, qui n'a pas d'autre but que de lui soutirer de l'argent, beaucoup d'argent? Et moi, son père, je devrais céder à une aussi méprisable adversaire? Ah! ah! cela ne sera pas! Il ne jouera pas un jour de plus avec mon honneur, et ne me rendra pas plus longtemps ridicule aux yeux de quiconque nous connaît. Que dis-je, un jour? Non, pas une heure; je vais sur-le-champ lui signifier ma volonté, et malheur à lui s'il ne m'obéit pas immédiatement.