Enfin, sans dire un mot de plus à son domestique, il monta en voiture en criant au cocher:

—Au Nord. Double prix si nous allons vite.

Le cocher enleva ses chevaux d'un coup de fouet et les stimula tellement que la voiture faillit verser en tournant l'angle de la rue de la Loi.

M. Steenvliet ne savait que penser. Pourquoi Herman s'était-il fait conduire à la gare du Nord?

Il n'était donc pas allé au village où demeurait la fille de l'ouvrier? Car il ne pouvait y aller que par la ligne du Midi. Où était-il donc allé? Quoique le pauvre père essayât de se persuader que ses craintes n'étaient pas fondées, de temps en temps un frisson glacial parcourait ses membres.

Sous sa froideur et sa dureté apparentes se cachait une tendresse excessive pour son fils; on pouvait même dire que celui-ci était l'unique objet de son amour et de sa sollicitude. Herman avait dit adieu au domestique les larmes aux yeux, un adieu solennel! Qu'est-ce donc que le pauvre jeune homme pouvait bien avoir en tête? Herman paraissait faible et irrésolu, mais l'entrepreneur savait bien qu'une volonté ferme et énergique se cachait au fond du caractère de son fils. C'était dans le sang. Cette résolution ne pouvait-elle pas le rendre capable de prendre le parti le plus insensé? Ah! Dieu, combien son cœur paternel était tourmenté par les plus effrayantes prévisions!… Mais son fils n'était probablement pas encore parti; il le trouverait encore au chemin de fer, il le retiendrait, le menacerait de sa colère, au besoin il le supplierait de renoncer à son projet; et, s'il fallait absolument lui permettre de refuser la main de Clémence, eh bien, M. Steenvliet sacrifierait l'espoir de toute sa vie pour sauver son enfant égaré!

M. Steenvliet n'eut pas beaucoup le temps de réfléchir. La voiture s'arrêta devant la gare. Il sauta à terre, jeta une pièce de cinq francs au cocher et courut dans la station à droite et à gauche, regardant de tous côtés pour voir s'il n'apercevait pas Herman.

Mais toutes ses recherches furent infructueuses. Il se retourna vers les distributeurs de coupons; il s'adressa aux employés, aux hommes d'équipe, aux hommes de peine, leur décrivit la personne et le costume de son fils et leur demanda s'ils ne l'avaient pas remarqué, ou s'ils ne savaient pas dans quelle direction il était parti.

Quelques-uns répondirent qu'ils avaient bien vu un jeune homme répondant au signalement donné; mais l'un affirmait qu'il avait pris un coupon pour Liège; un second disait qu'il l'avait vu monter dans le train d'Anvers, tandis qu'un troisième prétendait qu'il était parti pour Ostende.

Après avoir perdu là plus d'une heure, l'entrepreneur comprit l'inutilité de ses efforts, et monta dans un fiacre pour se faire ramener chez lui.