Elle réussit à calmer quelque peu les vieilles gens et à les décider à prendre leur repas: l'heure habituelle était passée depuis longtemps, et le grand-père ne pouvait pas arriver trop tard à son travail. Tous sentaient qu'en ce moment plus qu'en tout autre une pareille négligence pourrait être fatale.

Aussi, à peine Jean Wouters eut-il mangé, bien à contre-cœur, quelques pommes de terre, qu'il se leva de table, et sortit pour se rendre au village, où il travaillait.

Lina continua ses efforts pour dépeindre à sa mère, sous des couleurs moins sombres, les scènes qui s'étaient passées le matin. Que leur importait, au fond, que les gens du village, excités par les filles de l'Aigle d'or et leur valet d'écurie, fussent montés contre eux? Leur conscience leur reprochait-elle quelque chose, et tout ce qui se racontait là-bas était-il autre chose que fausseté et calomnie? D'ailleurs, cela changerait bientôt, dès que l'on saurait que M. Herman ne mettait plus le pied chez eux. En attendant, ils n'avaient pas besoin de conserver des relations avec le village; ils pouvaient aller aux offices à Loth, et s'y approvisionner de tout ce dont ils avaient besoin, comme Lina avait d'ailleurs l'intention de le faire cet après-midi même, dès que la table serait desservie et la vaisselle lavée.

En causant ainsi de leur triste situation, Lina avait encore assez d'empire sur elle-même pour esquisser de temps en temps un sourire, et pour parler en plaisantant de la méchanceté des villageois. Sous l'influence de ces paroles consolantes, la tristesse de la veuve se changea petit à petit en une vive rancune contre l'aubergiste de l'Aigle d'or et son stupide valet. L'épanchement de sa colère soulagea son cœur, et ramena un repos relatif dans son âme endolorie.

D'abord elle avait approuvé le projet de sa fille d'aller chercher à Loth le pain qu'on lui avait refusé au village. Elle se mit à réfléchir pourtant, non sans effroi, que Lina pouvait rencontrer encore sur son chemin de méchantes gens qui l'insulteraient et l'injurieraient.

Aussi manifesta-t-elle l'intention d'aller elle-même à Loth, prétendant qu'elle éprouvait le besoin de prendre un peu l'air. Elle avait la tête lourde, et cette promenade la remettrait tout à fait.

La jeune fille ne fit pas d'objections et elle sourit même sans contrainte en souhaitant à sa mère une bonne promenade.

Mais lorsque la veuve fut partie et eut disparu dans le chemin creux, Lina rentra dans sa chambre, s'affaissa sur une chaise, mit ses mains sur ses yeux, et commença à pleurer à chaudes larmes.

Elle resta longtemps ainsi, soulageant à force de pleurer son cœur meurtri du poids qui l'oppressait.

Enfin, le courage lui revint; elle se leva, secoua la tête et essuya ses larmes. Elle prit une houe, alla au jardin tout contre la haie, s'agenouilla sur le bord d'un parterre de verdure, et se mit à sarcler les jeunes carottes.