Pauw et sa bande s'étaient mis prudemment hors des atteintes du vieux charpentier, mais ils continuaient à crier de loin de scandaleuses injures qui perçaient le cœur de Jean Wouters comme autant de coups de couteau. Quoi! l'on osait articuler de pareilles infamies contre son innocente petite-fille. C'était à mourir de douleur; c'était à rentrer sous terre, de honte.
—Venez, mon enfant, retournons à la maison, dit-il. Mon sang bout: je pourrais faire un malheur et cela serait encore bien pis. Vous tremblez, et vous êtes effrayée? Ne craignez plus rien; j'ai encore assez de courage et de force pour vous défendre.
Il la prit par la main et se dirigea avec elle, à pas lents, vers la rue latérale qui devait le conduire dans la campagne. Mais Pauw et ses compagnons, devinant son intention, parurent enflammés d'une rage nouvelle. Ils se rapprochèrent jusqu'à une certaine distance, redoublèrent d'injures et de gros mots contre la malheureuse Lina, et se remirent à lui lancer de la boue et des mottes de terre.
En ce moment un gros morceau de terre durcie l'atteignit si violemment à l'épaule qu'elle poussa un cri de douleur.
—Bourreaux stupides, brutes sans âme! cria Jean Wouters en tournant ses yeux qui lançaient des éclairs vers cette foule tumultueuse, pour voir qui avait jeté; mais le groupe était si nombreux et les agresseurs étaient entourés de tant de gens simplement indifférents ou curieux, qu'il dut reconnaître son impuissance et renoncer à toute idée de résistance.
—Lina, Lina, venez vite, dépêchons-nous, dit-il, il n'y a pas d'autre moyen…
A ces mots il doubla le pas et enfila la rue latérale, suivi par la foule qui ne le quitta qu'aux dernières maisons du village, et remplissait l'air de ses cris furieux et de ses vociférations injurieuses.
XII
Lorsque Jean Wouters, rentrant dans sa maison, raconta à la mère de Lina le traitement barbare que l'on avait infligé à la pauvre enfant dans le village, la maisonnette fut remplie pendant quelque temps de cris de désespoir et de pleurs de colère.
Malgré sa propre douleur, Lina s'efforça de consoler sa mère et son grand-père en se mettant, en apparence du moins, au-dessus de la calomnie, et indifférente à la lâche agression des villageois égarés.