—Que voulez-vous de moi, méchante langue que vous êtes? dit Lina au valet d'écurie de l'Aigle d'or. Ne vous suffit-il pas d'avoir dit toute sorte de mal de moi comme un calomniateur que vous êtes, et faut-il encore que vous excitiez ces jeunes gens simples et crédules à me maltraiter? Mais je vous préviens que le premier qui ose me toucher apprendra à ses dépens qu'il n'a pas affaire à un enfant.
Comme pour répondre à cette bravade, Pauw saisit le ruban qui pendait sur son épaule et lui arracha son bonnet de la tête. Mais mal lui en prit, car il reçut de la jeune fille un soufflet si bien appliqué qu'il tomba à la renverse dans la poussière.
Tandis que Lina ramassait son bonnet et tâchait de le rajuster sur ses cheveux qui s'étaient dénoués, le valet d'écurie se releva et, écumant de rage, il cria à ses compagnons de jeter de la boue et des pierres après cette fille sans vergogne, pour la chasser du village. Joignant l'action aux paroles, il se baissa, et, ne trouvant pas de pierres sous la main, il ramassa de la boue dans l'ornière et la lui jeta à la figure.
Excités par ces paroles haineuses, beaucoup de jeunes garçons et même quelques femmes suivirent son exemple. Les mottes de terre et la boue volaient comme un nuage autour de la tête de la malheureuse Lina, qui, voyant bien qu'elle était impuissante à résister plus longtemps, essaya d'atteindre la sortie du village.
Mais, hélas! elle en fut également empêchée. Le nombre de ses ennemis s'était tellement accru, qu'elle se vit bientôt entourée de tous côtés et que, perdant courage, elle se résigna à supporter l'orage la tête basse et les yeux fermés, jusqu'à ce que ses agresseurs fassent fatigués de leur jeu cruel, ou qu'elle-même y succombât.
Mais alors parut tout à coup au milieu du groupe hostile un vieillard de haute taille qui frappait sur eux avec un mètre en bois de chêne, et les dispersa.
Un cri de délivrance s'échappa de la poitrine oppressée de Lina; elle s'élança vers son sauveur, se jeta à son cou, et s'écria:
—Ah! grand-père, c'est Dieu qui vous envoie. Si vous n'étiez pas arrivé, ces méchantes gens m'auraient peut-être tuée à coups de pierre.
—Ah! ma pauvre Lina, vous voir traitée ainsi; soupira Jean Wouters. Me fallait-il encore, dans mes vieux jours, voir chose pareille? J'ai beaucoup souffert, mais aujourd'hui……
Il ne put en dire davantage et se mit à pleurer: ses larmes se mêlaient aux larmes de l'enfant qu'il aimait plus que la prunelle de ses yeux, et qu'il voyait maintenant injustement condamnée à une honte et à une douleur éternelles…