—Tenez, malheureuse fille, voilà le café demandé, dit la boutiquière. Les gens sont bien montés contre vous. Vous voyez maintenant ce qu'il en coûte de ne pas conserver sa bonne renommée. Retournez bien vite chez vous, c'est le mieux que vous pouvez faire.

Lina aurait bien voulu suivre ce conseil, mais elle avait encore à chercher du pain chez le boulanger. De plus, elle était blessée et indignée d'entendre le valet de l'Aigle d'or élever la voix et exciter la foule contre elle. Elle n'ignorait pas quel rôle actif et méchant Pauw le tortu avait joué dans les calomnies répandues contre Herman Steenvliet et contre elle-même.

Avec une sorte de résolution virile elle redressa la tête et sortit hardiment de la boutique. Son attitude décidée fit reculer les jeunes garçons groupés dans la rue, qui lui livrèrent passage pour se rendre à la boulangerie. Mais elle fut immédiatement suivie à deux ou trois pas de distance, et accablée des injures les plus grossières.

Malgré les excitations de Pauw, Lina atteignit pourtant la maison du boulanger, où elle entra pendant que l'on criait furieusement derrière elle:

—Pas de pain pour la coureuse, ne lui donnez pas de pain!

—Sortez de ma maison, et n'y rentrez plus jamais, dit la boulangère à la pauvre fille terrifiée.

Comment osez-vous encore vous montrer au village après une conduite aussi déshonorante? N'êtes-vous pas honteuse? Allez, allez, hors d'ici, et dites à votre mère qu'il n'y a plus de pain ici pour elle.

Combien Lina se sentait malheureuse en ce moment! Elle était donc pour tous un objet de haine et de mépris, comme une criminelle! Évitée, repoussée, redoutée comme une pestiférée! On lui refusait du pain, et si on l'avait pu, on aurait, à cause d'elle, condamné son grand-père et sa mère à mourir de faim!

L'injustice des gens lui semblait si grande qu'elle se révoltait au fond de sa conscience, et qu'elle reparut au milieu des villageois résolue et la tête haute.

De même que la première fois on la laissa faire quelques pas en avant, sans autre obstacle que des injures: mais Pauw le tortu, s'apercevant qu'elle voulait quitter le village et retourner chez elle, courut en avant avec trois ou quatre polissons, et lui barra le chemin.