—Bien sincèrement?

—De tout mon cœur!

—Vous dites tout cela d'un singulier ton, mon enfant. Enfin soit. Je me permettrai encore une seule réflexion: Je voudrais être convaincu que vous avez aussi envisagé cette affaire importante sous son aspect défavorable… Vous ne pouvez pas avoir oublié, Clémence, que, dans la bourgeoisie où vous voulez entrer, votre noblesse de race ne vous suivra pas. Vous-même et vos enfants vous serez désormais des bourgeois, et bourgeois vous resterez. Avez-vous songé combien il est triste pour une femme de descendre les degrés de l'échelle sociale? Vos frères, vos sœurs, vos parents, moi-même, nous devrons vous regarder d'en haut, et là où nous devions chercher une noble dame, avec un beau nom, une baronne, une comtesse, notre égale enfin, nous ne trouverons plus qu'une certaine madame Steen… Steenvliet, perdue dans la bourgeoisie travailleuse et esclave des affaires. Ah! ma pauvre filleule, j'avais rêvé pour vous un sort brillant, mais, puisque vous le voulez, puisque vous me suppliez de consentir à cette mésalliance, eh bien…

Clémence, succombant aux souffrances de son cœur brisé, avait posé sa tête sur la poitrine du vieillard et pleurait sans rien dire; ses larmes coulaient en silence.

Ce que venait de dire son parrain, ce n'était que la traduction des réflexions amères qu'elle faisait depuis longtemps dans l'insomnie de ses nuits solitaires, et qui la rendaient malade en faisant bouillir son cerveau. La douleur l'avait vaincue, et cependant elle luttait encore pour s'armer d'un nouveau courage et pour reprendre le rôle qu'on l'avait chargée de jouer.

—Ah! Clémence, je le soupçonnais bien, vous me cachez quelque chose, murmura le marquis.

—Non, non, vos paroles sévères m'émeuvent, mon cher parrain, murmura-t-elle en tendant vers lui ses mains suppliantes. Ah! je vous en prie, ne me refusez pas votre consentement, vous me rendriez bien malheureuse!

Mais le marquis se leva et grommela avec amertume:

—On me trompe ici. N'essayez pas de feindre plus longtemps, Clémence, je vois bien que ce mariage vous fait peur. Je ne m'étonne plus de vous voir si pâle et si maigre… Je ne donne pas mon consentement!

—Mon parrain, mon bon parrain, ayez pitié de moi, ayez pitié de mon pauvre père.