—Lorsque la fatalité m'imposa comme un devoir impérieux et implacable la nécessité d'accepter cette mésalliance, je frémis de tous mes membres d'aversion et de douleur. J'ai pleuré en secret, pendant des semaines entières, dans la solitude de mes nuits sans sommeil; la fleur de la santé a disparu de mes joues, et j'ai maigri affreusement. Ah! je vais faire abstraction de ma naissance, de ma noblesse; c'est comme si j'avais à faire le sacrifice de ma vie même. Et néanmoins, il faut que cela s'accomplisse!

—Est-ce votre père qui vous contraint à ce mariage?

—C'est la fatalité, l'inexorable fatalité.

—Je ne vous comprends pas, mon enfant.

—Mon père, par l'escroquerie du caissier de la banque La Prudence, a perdu énormément d'argent. Nous étions menacés de la ruine, de la pauvreté, de la honte. Tous nos biens, même notre château, le berceau de notre famille, allaient être vendus. Ce malheur ne pouvait être conjuré que par le sacrifice d'une victime expiatoire, et cette victime expiatoire, c'est moi!

—Vous exagérez sans doute, dit le marquis en secouant la tête; votre père a perdu deux cent mille francs dans la faillite de la banque; mais cette perte le laissait bien loin de la ruine. Pourquoi parlez-vous donc de si terribles choses?

—C'est que mon père, de crainte de vous affliger, ne vous a pas tout dit, reprit la jeune fille. Sa perte, à la suite de la faillite de La Prudence, s'élève à près d'un demi-million.

—Un demi-million, ô ciel! Comment cela est-il possible?

—Depuis longtemps, mon cher parrain, mes parents se trouvaient dans une situation pénible; nos revenus n'étaient plus suffisants; nous allions chaque jour en arrière; une déchéance lente, mais certaine, nous menaçait, Alors mon père à cherché des moyens d'augmenter ses ressources; il a grevé nos biens pour une somme de deux cent mille francs, pour laquelle il a pris des actions dans la banque La Prudence.

—Oui. je sais cela, mon enfant, et cet argent est malheureusement perdu.