—Ce que vous ne savez pas,—je tremble, j'hésite à vous le révéler, mais vous devez connaître la vérité, toute la vérité,—ce que vous ne savez pas, c'est que mon père s'est laissé entraîner par deux ou trois administrateurs de cette banque, à jouer avec eux à la Bourse, et qu'il a emprunté, pour cela, à la Banque, deux cent cinquante mille francs.

—Et cette somme énorme?

—Est également perdue.

—Quoi? Que dites-vous? s'écria le marquis en se levant brusquement. Votre père a joué à la Bourse avec de l'argent qui ne lui appartenait pas? Mais cela est affreux!

—Il s'est laissé entraîner par des hommes qui jouissaient de l'estime générale, par des nobles, ses amis, entre autres par le baron Van Listerberg, qui est devenu comme lui la victime de la fortune adverse.

Le vieillard, profondément troublé, n'écoutait plus ses explications; il se passait fiévreusement les mains dans les cheveux, ses yeux enflammés regardaient dans le vide, et il grommelait d'indistinctes menaces.

—Je vous en prie, cher parrain, écoutez-moi jusqu'au bout, supplia la jeune fille. Je vous ai dit la vérité, dans l'espoir de vous convaincre que vous devez donner votre consentement à mon mariage. Nous sommes pauvres, nous serons chassés du château de nos pères, si je refuse la main de M. Herman Steenvliet, Mes parents, mes frères et sœurs,… toute notre famille doit être sauvée de la misère et de la honte. Le sacrifice est pour moi pénible et effrayant; mais le devoir commande. Dieu, dans sa miséricorde, soutiendra mes forces et me récompensera.

—Mais cela est inouï, cela est horrible! s'écria le marquis, répondant à ses propres pensées. Quoi! il dissipe un demi-million à des spéculations de Bourse, et quand il a livré ainsi à des chevaliers d'industrie le restant de son héritage paternel, il vous vend, vous, Clémence, la plus noble de ses enfants! Il vend votre naissance, votre sang, votre bonheur, pour payer sa folle imprudence! Marché honteux et qui crie vengeance. Et j'y consentirais? Non, non, jamais! Cessez, Clémence, ma colère est légitime, je suis inexorable. Laissez-moi sortir: votre père doit rendre compte de sa duplicité à mon égard. Je veux lui parler sans retard; il saura ce qu'il en coûte de me tromper si effrontément!

Il se tourna vers la porte. La jeune fille tomba à genoux devant lui et l'implora, les larmes aux yeux, pour son malheureux père. Mais le marquis, tremblant d'indignation, la repoussa doucement en disant:

—Restez ici, Clémence, restez. Séchez vos larmes, mon enfant: vous n'épouserez pas ce bourgeois enrichi. Je reviens près de vous tout de suite.