Il prit alors les lettres qu'on venait de lui apporter, et les ouvrit l'une après l'autre. Elles ne contenaient évidemment rien de bien intéressant, car il les mit de côté avec indifférence. Mais, lorsqu'il jeta les yeux sur la dernière lettre, il poussa un cri de joie et lut à haute voix: «J'ai eu le plaisir de rencontrer hier à Anvers votre fils Herman. Il m'a dit qu'il était en parfaite santé, ce qui m'a fait beaucoup de plaisir…»
—Ah! ah! le farceur! s'écria l'entrepreneur. C'est à Anvers qu'il s'est réfugié, C'est là le pays étranger dont il me menaçait. Il pense que son absence me fléchira et me fera renoncer à mes projets relativement à son mariage? En quoi il se trompe fort, car il ne se passera pas longtemps avant qu'il ne soit fatigué lui-même; il aura certainement besoin d'argent, et il se sentira invinciblement attiré à revenir près de Caroline.
Il reprit la lecture de la lettre.
—Que veut dire ceci? grommela-t-il d'un air inquiet, oui, ça y est bien en toutes lettres:
«J'ai instamment prié M. Herman de venir visiter avec moi les travaux d'écluse, pour qu'il puisse vous annoncer que tout ici est pour le mieux, mais il n'avait absolument pas le temps, disait-il, et il m'a quitté pour se rendre à bord du steamer américain Philadelphie, qui part samedi pour New-York. J'aurais voulu lui souhaiter un bon voyage, mais, j'eus beau attendre, je ne réussis pas à le revoir.»
—Ciel! qu'ai-je lu? s'écria l'entrepreneur. Sur un steamer américain? Le malheureux veut-il aller en Amérique? L'Océan entre mon fils et moi! Ne plus le voir pondant des années! Oh non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être.
Il appuya sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir profondément aux moyens de détourner de lui un coup si douloureux. D'après la date de la lettre, le Philadelphie ne devait partir que le surlendemain. Il avait donc tout le temps d'aller à Anvers et de tâcher de retrouver son fils. Oui, c'était ce qu'il voulait faire. Mais comment s'y prendre pour retenir Herman? Le supplier? le menacer et, au besoin, invoquer son autorité paternelle? Mais tout cela pouvait échouer contre une résolution arrêtée de son fils. Le jeune homme était majeur, et, d'après la loi, parfaitement libre et maître de ses actions. Herman voulait partir pour l'Amérique sans avoir revu Caroline Wouters? Il était donc bien clair qu'il avait pour but unique de se soustraire au mariage projeté avec Clémence d'Overburg. Le seul moyen qui restât, et qui pût exercer une influence décisive sur le jeune homme, était donc, pour M. Steenvliet, de lui dire qu'il renonçait à ce mariage… Mais il n'était pas possible à l'entrepreneur de renoncer au vœu de toute sa vie. Comment donc faire? Que lui dire? Combien il regrettait qu'Herman n'eût pas fait une dernière visite à Caroline Wouters. Elle seule eût été capable de le retenir. Mais maintenant, hélas, cette dernière espérance était également perdue.
Pendant quelque temps M. Steenvliet resta absorbé dans ces tristes pensées. Vingt fois il se demanda s'il ne ferait pas mieux de ne plus s'occuper du mariage de son fils; mais alors son ambition et son orgueil paternel s'élevaient violemment contre cette idée humiliante, et ainsi le malheureux entrepreneur luttait péniblement avec lui-même sans savoir à quel parti se résoudre pour aboutir à un résultat satisfaisant.
Nonobstant l'incertitude de la réussite de sa tentative, il résolut d'aller le lendemain à Anvers.
Il prit en main le cordon de sonnette pour appeler son valet de chambre et lui ordonna de faire atteler le coupé, pondant qu'il se préparerait lui-même à se mettre en route…