—Clémence, ma pauvre filleule, ne n'empêchez pas de partir, dit tristement le marquis, je ne puis plus rien pour vous; hélas, vous êtes condamnée!

—Oh! mon cher parrain, vous, mon unique espoir, mon seul refuge, ne m'abandonnez pas. Venez, venez, pardonnez à mon père; je vous aimerai, je vous remercierai, je bénirai votre nom jusqu'à mon dernier soupir!

Des larmes jaillirent des yeux du vieillard, et épuisé par ces scènes successives, vaincu par le chaleureux appel de sa chère filleule, il se laissa ramener au château.

XIV

Quatre jours s'étaient écoulés depuis que Herman avait quitté la maison de son père, et l'on n'avait pas encore reçu de ses nouvelles.

Cette absence inquiétait singulièrement M. Steenvliet, et du matin au soir il ne faisait que penser à son fils, quoi qu'il fût bien convaincu qu'Herman ne tarderait pas à revenir, du moins chez Caroline Wouters, et celle-ci le persuaderait sans doute qu'il devait prendre pour femme mademoiselle d'Overburg. Alors, le chemin serait définitivement déblayé de tous les obstacles, et l'entrepreneur pourrait dire encore une fois que son inébranlable volonté avait triomphé.

Il était assis dans son cabinet et souriait en pensant à cette affaire. Avec quelle habileté il l'avait conduite, ou plutôt, comme le hasard l'avait servi! Caroline Wouters, qui pouvait être un obstacle insurmontable à la réalisation de ses vœux, allait devenir l'instrument de la soumission volontaire d'Herman! Au cours de ses réflexions, M. Steenvliet se demanda de quelle façon il pourrait le mieux récompenser Caroline Wouters et ses parents de leurs bons offices et de leur désintéressement. Cela lui serait facile, pensait-il. Le vieux père Wouters était charpentier et, comme M. Steenvliet l'avait appris dans le village, c'était un humble mais habile ouvrier. Eh bien, dès que le mariage d'Herman avec Clémence serait célébré, Steenvliet prêterait ou donnerait de l'argent au vieux Wouters pour se construire un atelier. Il lui procurerait même de petites entreprises de charpente, lui donnerait des conseils, de l'assistance, en un mot il le favoriserait de telle sorte qu'il lui ferait gagner au moins quatre ou cinq mille francs par an, et probablement même davantage, pourvu que le courage et l'habileté ne lui fissent pas défaut. Et ainsi Caroline et sa mère seraient également récompensées; et, s'il arrivait que plus tard la jeune fille voulût entrer en ménage avec un brave garçon de sa condition, l'entrepreneur lui donnerait une bonne dot, et il protégerait et pousserait aussi son mari.

Pendant qu'il se frottait les mains avec une visible satisfaction, résultat de ses réflexions agréables, un valet entra dans son cabinet et déposa sur le pupitre devant son maître quelques lettres que le facteur de la poste venait d'apporter; puis il se retira sans rien dire.

M. Steenvliet continua à suivre le cours de ses réflexions sans faire attention aux lettres.

—En effet, se disait-il en lui-même, ces Wouters sont des gens simples et honnêtes, de braves gens dans toute la force du terme. Et feu Victor Wouters, je m'en souviens maintenant, a toujours eu beaucoup d'amitié pour moi et m'a rendu mille petits services. A mon tour maintenant! Que peut-il m'en coûter de tirer ces braves gens de leur situation gênée et de les rendre relativement riches? Presque rien. J'emploie des centaines de gens, et que je fasse gagner de l'argent au vieux Wouters ou à d'autres petits entrepreneurs, c'est la même chose pour moi. Je ferai plus pour eux, je veux les rendre heureux; cette idée me sourit; mais il faut d'abord que mon fils soit marié avec mademoiselle d'Overburg.