—C'est dans cette ville, vous le savez, mon père, que demeure M. Patteels, votre ancien associé dans vos entreprises. Il y a quelques mois il vous écrivait encore qu'il était surchargé de travaux de toute espèce, et vous demandait si vous ne pouviez pas lui envoyer quelques jeunes gens qui eussent une certaine connaissance de la peinture décorative ou ornementale. Je sais dessiner; j'ai appris autrefois à manier le pinceau; il me donnera de l'occupation. M. Patteels était pour vous un ami dévoué, et il m'a toujours témoigné beaucoup d'intérêt. Lorsque j'aurai acquis l'expérience nécessaire, je risquerai, avec son aide, et avec votre exemple sous les yeux, je risquerai à mon tour quelques petites entreprises.

—C'est donc pour gagner un peu d'argent que vous voulez quitter votre patrie? ricana M. Steenvliet. Mais, innocent enfant, n'en possédons-nous pas assez, de cet argent? Vous ai-je jamais rien refusé?

—Gagner de l'argent n'est pas mon unique but, mon père.

—Vraiment? Et quoi donc encore?

—Je veux me faire une existence indépendante: je veux devenir libre, pour disposer de mon cœur, et de mon sort en ce monde.

—Ah! ah! c'est donc une révolte contre moi? grommela l'entrepreneur froissé. Monsieur veut chercher les moyens de m'ôter toute influence sur sa destinée?

—Oh! non, mon père, je veux seulement éviter le malheur de me voir imposer une épouse que je n'aurai pas choisie moi-même. Pour tout le reste, croyez-moi, je suis prêt à me soumettre avec le plus profond respect à vos moindres désirs.

M. Steenvliet secoua la tête d'un air pensif; un sourire, moitié triste, moitié ironique, entr'ouvrait ses lèvres. Peut-être commençait-il à soupçonner quelles pouvaient être les causes de l'incompréhensible conduite de son fils.

—Eh bien, supposons qu'au bout de quelques années vous ayez plus ou moins atteint votre but; quoi, alors? demanda-t-il.

—Alors, je reviens, mon père.