—De mon bonheur?
—Oui, mon père, de la joie de vos vieux jours.
—Vous êtes fou. Mon bonheur consisterait donc dans l'anéantissement de tout ce que j'ai rêvé pour vous?
Le jeune homme, comme décidé à un suprême effort, prit la main de son père, et dit avec animation:
—Caroline Wouters est si douce, si aimante, si reconnaissante! Elle vous aimerait, elle vous respecterait, elle chercherait à lire dans vos yeux vos moindres désirs. J'irais demeurer avec elle dans une maison de campagne, loin du monde, dont vous redoutez les jugements. Nous y vivrions tranquilles, aspirant après les heures qu'il vous plairait de venir passer auprès de nous. Vous y trouveriez un lieu de repos, après vos travaux de la ville, où tout vous sourirait avec amour, où tout le monde n'aurait qu'un seul but: vous aimer et vous rendre la vie douce… Là, personne ne se rappellerait que vous avez été un ouvrier, si ce n'est pour admirer l'énergie de votre volonté et la force de votre intelligence, pour bénir ces nobles mains dont le travail a créé notre bien-être… Et si la fatigue de la vieillesse arrive un jour pour vous, vous trouverez là des enfants dans les prières desquels votre nom aurait place à côté du nom du Seigneur…
L'entrepreneur était profondément ému par les paroles éloquentes de son fils; mais il cherchait à dissimuler son émotion sous un rire d'incrédulité.
—Ah! mon cher père, convenez-en, s'écria Herman, un pareil sort serait sans doute infiniment plus beau que si nous devions, notre vie durant, mendier un regard d'estime dans les salons de nobles gentilshommes. Quoi de plus noble et de plus digne que de savoir que tout ce qui nous entoure nous doit son bonheur, et que pas un regard ne se lève vers nous qui ne soit brillant de reconnaissance et d'amour!
M. Steenvliet se tut un moment: il paraissait lutter contre ses propres idées. Peut-être, sous l'impression du touchant appel d'Herman, était-il sur le point de consentir à son mariage avec Caroline Wouters; mais en tout cas cette hésitation ne fut pas longue, un sourire de mécontentement ne tarda pas à plisser les coins de sa bouche.
—Je ne vous savais pas si éloquent, mon fils, dit-il. Vous rêvez tout éveillé, et vous me feriez presque perdre à moi-même le sentiment de la réalité; mais ce sont là des enfantillages impossibles que vous m'avez racontés. Votre mariage avec Clémence est une affaire décidée, du moins en ce qui me concerne. Je suis lié envers le baron d'Overburg, et je ne puis retirer ma parole… D'ailleurs, il y a un autre obstacle: Caroline Wouters ne vous aime pas.
—Elle ne m'aime pas? répéta Herman! Ah! mon père, si vous saviez!