ARGENT ET NOBLESSE

I

A une couple d'heures de marche, au sud-ouest de Bruxelles, à côté de la chaussée, s'élèvent une dizaine de maisonnettes dans le voisinage d'une chapelle. Elles sont habitées par de pauvres ouvriers surchargés d'enfants et pour lesquels un loyer dans le village voisin serait une trop lourde charge. Dans ce hameau, d'ailleurs, ils peuvent cultiver un petit lopin de terre où ils récoltent les pommes de terre et les légumes pour leurs provisions d'hiver.

A quelques minutes de là, au milieu des champs, près d'un droit sentier, il y a une maison plus basse, mais plus large aussi, qui a l'air d'une petite métairie.

En effet, elle est de chaque côté ombragée par les branches de deux grands noyers; une vigne fait serpenter ses rameaux flexibles sur la façade et entoure les deux fenêtres.

Dans le jardinet, devant la maison, il y a un puits, et contre le pignon latéral, devant la porte de l'étable, un petit tas de fumier.

La situation de cette petite maison est très pittoresque. Derrière le verger, clos d'une haie, coule à quelque distance un clair ruisseau bordé, dans tout son parcours, de prairies émaillées de fleurs. Du côté du levant le terrain s'affaisse petit à petit pour former la large vallée de la Senne, dont le versant opposé borne l'horizon par des hauteurs d'un vert sombre pareilles à la croupe d'une montagne. Du côté du couchant on voit le village et son clocher qui s'élève au-dessus des arbres, et plus loin, de tous côtés, les champs accidentés dont les ondulations, de même que dans tout le Brabant méridional, feraient croire que la mer est venue un jour jusque-là et que ses flots ont creusé dans le sol les traces de leur puissante houle.

En l'année 1865, cette petite métairie était habitée par le charpentier Jean Wouters et sa famille. Ils étaient allés l'occuper pour trouver dans la culture d'une petite pièce de terre, l'emploi de leurs heures de loisir et un léger accroissement de bien-être. Il y avait moins une vache dans leur petite étable, une vache qui donnait assez de lait pour leur permettre de porter de temps en temps quelques livres de beurre au marché de Hal.

En entrant dans la maison, on pénétrait d'abord dans la chambre commune où brûlait un petit poêle qui servait à la préparation des repas. On y voyait une armoire vitrée où brillaient des verres et des tasses; un coucou suspendu au mur; trois ou quatre estampes coloriées, représentant l'histoire de l'Enfant Prodigue; une dizaine de livres usés (probablement de vieux livres de classe); sur la tablette de la cheminée un petit crucifix entre deux perroquets de plâtre; dans un coin un carreau à faire de la dentelle, et beaucoup d'autres choses encore qu'on trouve dans presque toutes les maisons de paysans ou d'artisans qui ne sont pas dans la misère.

Une porte latérale donnait accès de plain-pied à la chambre à coucher du vieux charpentier Jean Wouters. A côté du lit très propre pendaient quelques vêtements d'homme très soignés—ses habits du dimanche, sans doute—sur lesquels tranchait désagréablement un chapeau roux, déteint et bossué. Dans un coin on voyait un bac en bois contenant une couple de rabots, quelques ciseaux, un maillet et un marteau et une scie à main.