Au commencement de cette galerie, du côté gauche, on remarquait deux statues,—deux œuvres d'art—au pied de l'escalier dans les marches cirées duquel on eût pu facilement se mirer. Les murailles étaient couvertes de grands tableaux dans des cadres dorés. Les marbres polis et les ors brillants des moulures attestaient la richesse et l'opulence des maîtres du logis. A la vue de tout ce luxe, on aurait cru que cet hôtel devait être la demeure d'un prince, ou tout au moins d'un gentilhomme, grand propriétaire foncier; mais sur la première porte qu'on remarquait à droite de la galerie, on lisait ces mots en lettres d'or:

Bureaux. Entrez sans frapper.

Le maître de cette demeure princière était donc un homme qui avait des bureaux et faisait des affaires. En effet, il n'était autre que M. Steenvliet, l'entrepreneur, qui avait été autrefois un simple maçon, et qui, par son habileté et son activité, ou par un concours de circonstances heureuses,—qui pouvait le savoir?—était devenu immensément riche, et voyait encore chaque jour l'argent affluer dans ses coffres.

M. Steenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie. Ami du calme et du repos, il voulait être à son aise et ne pas être troublé par le bruit incessant de la rue, à ce qu'il disait du moins. Mais la véritable raison était qu'il avait gardé de sa vie d'autrefois certaines habitudes qu'il s'efforçait le plus possible de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il craignait d'être surpris par des visites non annoncées d'avance.

Ses précautions étaient bien prises; il recevait, dans un parloir contigu, les gens d'affaires, les propriétaires, les architectes, les entrepreneurs:—et quant aux fermiers, aux ouvriers, et à certains de ses commis qui avaient sa confiance, il les recevait dans son cabinet. Avec beaucoup de ces derniers il se comportait comme s'il prenait plaisir à montrer qu'il se souvenait de sa situation d'autrefois. Mais dès qu'on lui annonçait la visite d'une personne appartenant aux classes élevées de la société, il sortait de son cabinet par une porte dérobée pour aller faire toilette et se transformer autant que possible en ce qui concerne le costume et la manière d'être.

Ce jour-là, vers onze heures du matin, M. Steenvliet était assis devant un pupitre, auquel il tournait à moitié le dos. Il était enveloppé dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents une pipe en écume de mer, et fumait à si grosses bouffées qu'il était entouré d'un nuage bleuâtre. Si son visage soucieux n'avait pas trahi la mauvaise humeur ou la contrariété à laquelle il était en proie, la rapidité fiévreuse avec laquelle il tirait des bouffées de sa pipe eût suffi pour montrer que son esprit devait être assombri par des réflexions inquiétantes.

L'aspect de cette pièce était singulier: les murailles étaient ornées de tableaux et de gravures à cadres dorés; les rideaux des fenêtres étaient assez riches pour un palais; la pendule et les bronzes de la cheminée de marbre étaient de précieux objets d'art; mais le plancher en planches nues, jadis cirées, était çà et là marqué de taches humides, produites par les jets de salive que l'entrepreneur lançait en fumant, le drap vert du pupitre était presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe, beaucoup de choses portaient les traces d'une extrême négligence, ou peut-être d'une malpropreté volontaire.

M. Steenvliet pouvait avoir dépassé un peu la cinquantaine; il était d'une taille élevée, solidement bâti, avec de larges mains et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, était encadré de favoris grisonnants, longs et mal taillés, tandis que ses lèvres, habituellement pincées, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il riait, des dents larges et peu soignées.

Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins grande énergie, on en pouvait conclure en même temps que cet homme,—comme dit le proverbe,—n'avait pas été bercé sur les genoux d'une mère et qu'il n'avait pas non plus passé les années de sa jeunesse sur les bancs d'une université.

Sous l'empire d'une réflexion plus désagréable que les autres, M. Steenvliet jeta sa pipe dans un coin, se leva, frappa du pied avec colère, et grommela: