—Fasse Dieu que vous me l'eussiez toujours refusée, mon père, murmura le jeune homme sans s'émouvoir. Cet argent que d'autres mettent au dessus de tout, je le hais comme la cause de ma misère et de mon désespoir. Ces paroles vous fâchent, mon père? Vous croyez que je dis cela pour vous faire de la peine! Croyez, que malgré tout, je vous aime et je vous respecte; oui, je voudrais être la joie de vos vieux jours; mais je ne suis plus bon à rien, plus capable de rien. La vie m'ennuie tellement que je voudrais être mort.

L'accent de conviction avec lequel Herman avait prononcé ces dernières paroles, effraya profondément M. Steenvliet et fit tomber sa colère comme par enchantement.

—Mon fils, mon fils, si tu savais comme tu me fais de la peine! Aie pitié de ton père! Je te donne tout ce que ton cœur peut désirer; des chevaux de prix, des voitures de luxe, de l'argent en abondance, et tu ne t'estimes pas encore heureux!

—Je suis malheureux, mon père, profondément malheureux!

—Comment cela est-il possible? As-tu peut-être une cause secrète de chagrin? Confie-la moi, je t'aiderai à en triompher.

—Vous la connaissez, cette cause, répondit le jeune homme. Ce n'est pas la première fois que je vous en parle; mais vous voulez que je vous la répète? Eh bien, soit. Mon excellente mère était une fille de paysans. Malgré votre fortune, qui croissait tous les jours, elle a élevé ma première jeunesse comme elle pouvait; elle m'a inculqué sa simplicité, son amour pour la vérité et pour la vertu, en même temps que son aversion pour le faux luxe; mais les manières distinguées, le vernis spirituel et brillant, l'ambition de s'élever,—qualités que l'on doit avoir sucées avec le lait maternel pour les posséder entièrement,—elle ne pouvait me les apprendre ou me les inspirer, ni vous non plus, mon père. L'argent ne vous avait pas encore poussé à chercher pour moi le bonheur dans la vie inutile et fastueuse de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. Vous et mère, vous rêviez pour moi une carrière fructueuse et en même temps honorable. Je deviendrais artiste, peintre, et je suivais les leçons de l'Académie. J'eus des professeurs particuliers qui me firent faire quelques progrès; je commençai à peindre. J'avais des dispositions, beaucoup de dispositions; tout présageait qu'après de sérieuses études, je ferais honneur à votre nom et à mon pays. Je regrette ce temps d'enthousiasme, d'amour du beau, d'ardentes croyances en l'avenir. J'étais bien heureux alors! Mais la fortune vous favorisa d'une manière aussi inattendue qu'inespérée et, pour comble de malheur, Dieu rappela à lui ma pauvre mère. Vous m'avez forcé alors, mon père, impitoyablement forcé, de déposer pour jamais le crayon et le pinceau. Le fils d'un millionnaire ne pouvait plus travailler… C'est ainsi que vous avez brisé l'espoir de ma vie et tout mon courage; car j'ai oublié ce que j'avais appris et maintenant il est trop tard.

—Allons, allons, mon fils, dit l'entrepreneur d'un ton très calme. Tout ça n'est qu'une erreur de tes sens. La migraine te rend chagrin et grognon. Tu voulais devenir peintre? Qu'est-ce, au fond, qu'un peintre, sans parler bien entendu de quelques génies exceptionnels presque aussi rares que le merle blanc? Un peintre est un ouvrier qui fait des meubles pour orner les salons des gens riches. Il s'estime heureux lorsqu'il réussit à nouer péniblement les deux bouts de l'année. N'est-ce pas ainsi?

Un sourire triste et improbateur plissa les lèvres du jeune homme.

—Oui, ris de mes paroles, continua le père. Tu ne me feras pas croire qu'il ne serait pas de la dernière stupidité de courir avec un tableau sous le bras pour l'offrir en vente, de se jeter aux genoux des journalistes et des critiques d'art, ou de se laisser traîner dans la boue par des concurrents jaloux, quand on a des millions à sa disposition. Reconnais qu'en ceci du moins j'ai raison.

—En tous cas, cela importe peu actuellement, répliqua le jeune homme. Vous avez jugé qu'il valait mieux pour moi de fréquenter les plus hautes classes de la société et de vivre sans rien faire d'utile. Je vous ai obéi. De quoi pouvez-vous vous plaindre?