—Mais Herman, mon pauvre garçon, ce n'est pas une raison pour te traîner dans une crapuleuse débauche, s'écria l'entrepreneur avec un accent d'indulgence paternelle. Que tu t'amuses dans la compagnie des membres du Club, je n'y trouve rien à redire; mais faut-il pour cela te livrer à de pareils excès de boisson au risque de troubler ton intelligence et de perdre ta santé et ta bonne réputation?
—J'ai profondément réfléchi à cette question, mon père; ce matin encore, pendant des heures. Est-il nécessaire de faire de pareils excès de boisson en telle compagnie? Pour moi, cela est inévitable.
—Inévitable? Mais avec une volonté un peu ferme on peut toujours se retenir.
—On pourrait le croire, mon père, mais cependant ce n'est pas ainsi. Quand je me trouve dans la compagnie de ces jeunes nobles, avant qu'ils soient échauffés par le vin, je me sens à chaque instant profondément humilié; car, même sans le vouloir, ils montrent assez qu'ils ne me considèrent que comme un intrus d'un sang de qualité inférieure. Je dois reconnaître d'ailleurs que je suis réellement bien au-dessous d'eux: je ne parle pas leur langue, je n'ai pas leurs belles manières, je ne puis point parler de mes ancêtres ni de mon blason, de mon oncle le duc, ni de ma tante la comtesse; mais quand le vin déborde sur la table et que les têtes sont allumées, alors je deviens insensiblement leur égal et même je les dépasse tous par la seule puissance dont vous me laissez disposer: par l'argent… Et lorsque, en leur présence, je sème l'or à pleines poignées et que je paie même l'écot des plus riches, alors ils m'admirent et ils m'encensent; alors ils s'écrient que si je ne suis pas d'un sang noble je méritais du moins d'en être. Vous voyez donc bien, mon père, que je ne puis pas échapper à la folle vie qui vous afflige, à moins que je ne dise adieu définitivement et pour toujours à la dangereuse société de ces nobles gentilshommes, le désirez-vous?
—Non, pas cela, Herman, maintenant moins que jamais. Mais si tu t'amusais avec une certaine mesure et si tu t'arrêtais de boire dès que tu sens que le vin va te faire mal?
—Ah! mon père, cela n'est pas possible, je ne suis pas un ange. Pour n'être pas dédaigné par mes nobles amis je dois du moins faire comme eux, et si le vin m'a une fois obscurci l'esprit je n'en ai pour cela moins d'intelligence et de volonté que les autres.
—Essaie du moins, mon fils, promets-moi que tu l'essaieras.
—Je veux bien promettre, murmura Herman en haussant les épaules; promettre est facile, mon père; mais je ne réponds pas que je pourrai tenir ma parole. Ainsi, par exemple, dans huit jours nous avons dans le même cabaret une fête, un banquet, où l'on ne boira pas peu de chose. Le banquier d'Alster a perdu le pari d'un dîner de quinze couverts contre le comte de Hautmanoir. Ce dîner dégénérera probablement en une longue bamboche, car l'hôtelier de l'Aigle d'or, un fin renard, a deux filles qui, malgré leur innocence apparente, connaissent parfaitement le truc pour nous entraîner dans de folles dépenses d'argent. Vous me direz, mon père: «N'allez pas à cette partie». C'est impossible: J'étais avec le baron Arthur d'Overburg le témoin du pari. Si j'y manquais…
—Non, pour cette fois je ne puis pas vous le conseiller, interrompit l'entrepreneur. J'ai pour cela certaines raisons puissantes. Vas-y et tiens-toi un peu bien et ne fais pas de choses dangereuses… Maintenant que tu te montres raisonnable, j'ai bien envie de te parler d'une autre affaire, mais puisque tu es fatigué j'attendrai jusqu'à demain.
—Ma fatigue est passée, mon père.