—Lina, Lina, pourquoi n'écoutes-tu pas mon conseil? dit la femme avec un accent de reproche. Depuis ce matin tu retournes la terre et tu traînes la brouette comme un journalier. Ce n'est pourtant pas là un ouvrage pour une jeune fille telle que toi.
—Mais, ma mère, si je ne le fais pas, qui est-ce qui le fera? Vous devez vous soigner pour le ménage, et d'ailleurs, quand même le bon Dieu exaucerait mes prières et vous procurerait la guérison, vous êtes encore trop faible, ma chère mère… Grand-père, n'est-ce pas? Avant d'aller à son ouvrage de tous les jours ou après en être revenu. Je ne veux pas qu'il s'échine encore comme un esclave après avoir travaillé toute la sainte journée.
—Grand-père est un homme et il est encore robuste, mon enfant. En retournant tous les jours un peu la terre, il en aurait fini en peu de temps sans trop se fatiguer. Ne t'a-t-il pas dit qu'il terminerait cette semaine le travail du jardin et que tu ne dois pas y mettre la main?
—Oui, je le sais bien, dit Lina en riant. Mais ce qui est fini, grand-père ne le recommencera pas.
—Enfant, enfant, tu te fatigueras à travailler, soupira la femme. Et si tu savais combien c'est pénible d'être malade.
—Eh bien, chère mère, travailler est sain, dit Lina. Quand je puis me remuer ainsi toute la journée, je me sens heureuse, et il me semble que je danserais de contentement. Venez, je vais vous aider à couvrir la table.
Caroline Wouters était encore très jeune et n'était ni très grande ni très forte; mais ses joues rondes et fleuries, et ses bras musculeux, l'air de santé que présentait toute sa personne étaient bien en harmonie avec l'idée de courage et d'énergie qu'exprimaient ses paroles. Elle avait la bouche remarquablement petite, le sourire ouvert, l'air ingénu, et toute sa personne respirait un parfum de fraîcheur virginale.
—Grand-père reste longtemps dehors aujourd'hui, dit-elle. Il sera allé, sans doute, chez Coba, le jardinier, chercher des échalas pour les pois. Voulez-vous que j'aille l'appeler?
—Je comprends ce que c'est, répondit la femme. Tu sais que, d'après les ordres de son maître, il devait aller cet après-midi à l'auberge de l'Aigle d'or pour établir un nouveau chantier dans la cave. C'est un ouvrage pressé et on le retiendra probablement là jusqu'à ce que le chantier soit achevé… Nous attendrons, je laisserai le fricot sur le poêle. Assieds-toi et repose-toi un peu, enfant.
La jeune fille prit la chaise qu'on lui offrait et secoua la tête sans rien dire, comme si les dernières paroles de sa mère lui donnaient matière à réflexion.